Page:Faucher de Saint-Maurice - Promenades dans le golfe Saint-Laurent, 1886.djvu/141

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LE GOLFE SAINT-LAURENT.

sur mon dos cet étrange frisson que donne le vide. Dix échelons restaient encore ; puis tout était fini. Mais, horreur ! mes jambes se raidissent ! Je viens de sentir distinctement l’échelle osciller dans ses crampons de fer, et se détacher du rocher ! Une sueur froide couvre mon front : mes yeux se ferment involontairement. Le vertige bourdonne dans mes oreilles : il veut s’emparer de mon cerveau ; et déjà je suis envahi par cette attraction mystérieuse qu’exerce toujours l’abîme, sur les proies qu’il veut se donner. Le vide m’attirait : j’allais lâcher prise pour tomber dans l’horrible spirale, lorsqu’un reste de volonté se prend à refluer vers mon cœur. Ma droite et ma gauche se font tenailles, arrachent le corps à sa dangereuse immobilité ; soulèvent mes jambes, qui sont devenues lourdes comme des masses de plomb, et par un dernier effort me déposent sur la crête dentelée du gouffre.

À quatre-vingts pieds en l’air, je venais d’éprouver ce mouvement de tangage, que ressentent quelquefois sur terre les personnes qui arrivent de la mer ; je ne sais s’il me fallait passer en cette minute, par toutes les agonies du vertige pour en être guéri, mais depuis, j’ai refait cinq ou six fois cette route aérienne, et j’ai grimpé dans les mâtures les plus hautes, sans jamais éprouver la moindre faiblesse, ni la moindre crainte.

Le spectacle qui nous attendait sur l’île, était encore plus extraordinaire que celui que nous avions contemplé du pont du vapeur. Pendant que nous nous reposions sur le maigre gazon du rocher, des myriades de godets, de margaux, de perroquets de mer et de marmettes étaient là,