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DEF
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l’homme. Après un long chemin de plus en plus ténébreux, tu arrives à la notion d’être. Or, tu sais moins ce que c’est que l’être que ce que c’est que l’homme. »

Antisthène faisait encore à Platon une objection qui doit se traduire en langage moderne : « Je connais des hommes, je ne connais ni ne puis connaître l’homme. » Et, en effet, l’homme en soi, l’homme en dehors des hommes, l’homme définissable est une chimère.

C’est pourtant sur de telles chimères que s’appuient tous les dogmatismes. C’est sur des définitions que s’appuient toutes les démonstrations. Quiconque sait de quelle brume est faite la fondation rit de toute l’architecture. Mais beaucoup de ces folies sont intéressées et les conclusions, au domaine éthique ou social, ne sont-elles jamais présentées comme créatrices de devoirs et d’obligations ?

Quand l’erreur est sincère, voici d’où elle vient. La première science qui se soit constituée, la science mathématique, appuie ces démonstrations sur des définitions. Et les démonstrations mathématiques — mais elles seules — sont exactes parce que les définitions mathématiques — mais elles seules — sont adéquates.

Quelle est la cause d’un tel privilège ? C’est que la définition mathématique est créatrice. Quand j’essaie de définir l’homme, l’individualiste, l’anarchiste ou quoi que ce soit de concret, je tente — chose impossible — d’enfermer en une formule d’innombrables séries d’expériences. En mathématiques, je reste indifférent aux expériences. Je définis la ligne par l’absence de largeur et d’épaisseur ; je définis la surface par.l’absence d’épaisseur. Or je n’ignore pas que, dans l’expérience, supprimer complètement une des trois dimensions, c’est supprimer aussi les deux autres et anéantir l’objet. Lorsque je définis la circonférence une courbe fermée dont tous les points sont à égale distance d’un point intérieur nommé centre, comme j’ai défini auparavant le point par l’absence d’étendue et que je ne connais rien qui soit exempt d’étendue, je sais (et pour quelques autres raisons) que ma définition crée un concept au lieu de calquer une réalité. Je ne me préoccupe pas de chercher dans la nature ou de réaliser par art une circonférence parfaite. Je sais que c’est impossible. Et je sais aussi qu’une circonférence imparfaite n’est pas une circonférence.

En mathématiques, la définition n’essaie jamais de dire ce qui est. Elle a la hardiesse consciente de créer son objet. Pas de cercle avant la définition du cercle, pas de surface avant la définition de la surface. La définition crée un concept qui contient exactement ce qu’elle y met. Ainsi les définitions mathématiques sont adéquates et permettent des démonstrations probantes. C’est parce qu’il y a dans le cercle uniquement ce que la définition y met que je puis, dans la définition du cercle, découvrir toutes les propriétés du cercle et de la définition du cercle tirer tous les théorèmes concernant le cercle.

Quand on démontre en s’appuyant sur une ou plusieurs définitions, la démonstration, si elle est correcte, vaut pour les concepts qu’on a définis, non pour les réalités qu’on a prétendu définir.

C’est pourquoi l’anti-dogmatique ne définit pas au commencement d’un exposé et se méfie de tout exposé non mathématique qui débute par des définitions. S’il définit, l’anti-dogmatique avertit que sa définition, est simple imposition de nom ou résumé provisoire de son expérience. De vraies définitions de choses ne pourraient venir qu’à la fin d’une science, si jamais une science pouvait être achevée. Elles seraient le fruit de toute une branche de la connaissance ; elles ne peuvent être un moyen de connaître et de prouver.

Han Ryner.



DÉFORMATION. n. f. Action de déformer, de changer la forme normale. Déformation du corps ; déformation de l’esprit. La déformation physique est déterminée par la maladie ou par la vieillesse. Avec l’âge et la fatigue ou encore par la souffrance, les organes dépérissent ou deviennent difformes, les traits s’altèrent et le corps subit une déformation. Si la déformation corporelle a des causes naturelles, il est cependant des cas où elle est la résultante des mauvaises conditions dans lesquelles s’effectuent certains travaux. On a donné à ces déformations le nom de déformations professionnelles et il est malheureusement quantité de travailleurs qui sont victimes de la dégénérescence de certains organes, sous l’influence des matières nocives qu’ils sont obligés de manier journellement, ou encore par la position dans laquelle ils sont contraints de travailler.

Il n’y a pas que la déformation du corps sur laquelle il faut porter son attention ; il y a aussi la déformation du cœur et de l’esprit qui, si elle est moins visible, moins apparente, n’en est pas moins réelle. Par la déformation spirituelle et morale des hommes, on est arrivé à leur faire croire que le mensonge est la vérité, que l’obscurité est la lumière et que l’esclavage est la liberté. Le capitalisme commence d’abord à déformer le cerveau des enfants afin d’être plus puissant pour en déformer le corps une fois qu’ils seront devenus hommes. N’est-ce pas une véritable déformation à laquelle se livre dans les écoles modernes l’instituteur qui inculque à des petits êtres incapables de discernement, l’amour de la patrie, de la religion et de la propriété ? Comment s’étonner des difficultés que rencontre la transformation des sociétés, si l’on considère que, dès sa naissance, l’individu est pris dans l’engrenage d’une organisation sociale dont tous les rouages sont entre les mains d’une classe privilégiée ayant intérêt à masquer la vérité afin de conserver ses privilèges ? Quand, à quatorze ou quinze ans, l’enfant sort de l’école pour entrer à l’atelier ou au bureau, l’instruction et l’éducation qu’il a reçues ont altéré son état naturel, et il est aussi déformé moralement et intellectuellement qu’il l’eût été physiquement entre les mains de tortionnaires. On en a fait un futur « bon citoyen », c’est-à-dire un être prêt à se courber devant une discipline arbitraire et despotique, capable d’accepter l’autorité des maîtres et des chefs, et pour compléter sa déformation, à l’âge de vingt ans, il part pour l’armée qui est le complément de l’école. Il est impossible d’expliquer autrement ce non-sens qui préside aux destinées des peuples. Sans déformation cérébrale, on ne peut concevoir que l’individu ne soit pas frappé de l’illogisme de tout ce qui l’entoure, du rôle effacé qu’il joue dans l’économie politique et sociale de la nation à laquelle il appartient par force, et du peu de liberté et de bien-être dont il jouit. Arriver à faire croire à un homme qui est dépourvu, non pas seulement du nécessaire, mais de l’indispensable, que c’est lui le maître, alors qu’il n’est que l’esclave ; arriver a capter sa force, sa confiance, sa liberté, et le convaincre qu’il est heureux ; arriver à lui faire abandonner tous les biens terrestres en lui affirmant que le royaume des cieux sera pour lui, n’est-ce pas, en vérité, un superbe travail de déformation devant lequel il faudrait s’incliner s’il n’était pas la cause de tragédies sanglantes ? C’est donc à cette déformation qu’a recours le capitalisme pour perpétuer son règne, et il faut reconnaître que ses méthodes ont été efficaces et que, dans une certaine mesure, elles le sont encore, puisque les peuples ne sont pas arrivés à se libérer de l’étreinte qui les oppresse. Pourtant, petit à petit, l’intelligence des opprimés s’éveille, elle devient collective, elle s’organise pour lutter contre la déformation qu’on veut lui