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l’ « aire occipitale ou visuo-psychique », une cécité psychique : le sujet distingue les couleurs et les formes, mais ne peut identifier les objets.

Il y a quelques années, au début des études crânio-cérébrales, les « lobes frontaux » passaient pour être la partie noble de l’encéphale, le siège de la plus haute pensée. Les recherches modernes n’ont pas confirmé cette conclusion exclusive. Chez les blessés de guerre, les mutilations de la zone frontale causent de la maladresse, de l’incoordination dans les mouvements, des troubles de l’équilibre et de l’orientation, de l’apathie et des défaillances de la volonté, de la difficulté à fixer l’attention volontaire, de la propension aux songes, à la rêverie. Comme le dit Pierre Janet, les lobes frontaux apparaissent, à la lumière des faits anatomo-cliniques, comme un des appareils essentiels, et peut être le plus important, qui règlent et soutiennent la tension psychologique.

La localisation sur le cerveau d’une « zone du langage » se montre particulièrement intéressante, très étudiée et très suggestive. C’est que le langage constitue la fonction psychique par excellence, celle qui permet d’exprimer ses sentiments, ses idées et de connaître ceux d’autrui. Les idées elles-mêmes sont une sorte de « langage intérieur » puisqu’elles se présentent à l’esprit sous leur forme verbale ; et si la parole n’est pas toute la pensée, puisqu’on peut penser par images, elle en apparaît la manifestation la plus importante. Comprenant la parole, l’écriture, la musique, le langage possède son centre spécial autour de la Scissure de Sylvius dans une région du cerveau bien délimitée par l’étude des lésions anatomiques correspondant aux divers troubles de la fonction du langage appelés « aphasies ». Chez les adultes, ce centre se situe pour le droitier sur hémisphère cérébral droit. Chez l’enfant, il n’existe pas avant la neuvième année, comme le prouve ce fait qu’aucune lésion, même profonde. de cette région du cerveau n’entraine de trouble du langage. Celui-ci n’est donc pas inné ; son centre, non préformé, ne se développe que sous l’influence de l’audition ; les sourds de naissance restent muets. ― Nouvelle réalisation, après des millions d’autres, de ce phénomène biologique général : l’organe créé par la fonction, elle-même déterminée par les interréactions de l’individu et de l’ambiance.

Parmi ces aphasies, l’observation attentive des sujets atteints a permis de dissocier des modalités caractéristiques et différenciées répondant chacune à une lésion précise d’une partie donnée de la zone globale du langage. ― Parmi ces variétés d’aphasie, il faut distinguer : 1° L’ « aphasie de réception » ou perte absolue ou relative de la compréhension de la parole et de l’écriture (surdité verbale et cécité verbale). Le malade entend le son de la voix mais ne reconnaît pas le sens des paroles, voit les caractères imprimés sans en comprendre la signification. Il peut lui-même parler et écrire, mais d’une manière confuse, trouble, désordonnée, puisqu’il a oublié la valeur des mots. 2° L’ « aphasie d’expression » ou « aphémie », perte de l’expression de la pensée verbale. Le malade est incapable de prononcer la plus grande partie des paroles et d’écrire aucun mot. 3° L’ « aphasie globale », combinaison des deux précédentes : le malade ne reconnaît ni les sons ni les caractères ; ne peut ni parler, ni écrire, même au hasard. — Mais la maladie produit parfois des lésions encore plus limitées et par conséquent des troubles encore plus singuliers : la « surdité verbale pure », rare d’ailleurs, où le malade lit, écrit, parle, sans comprendre la signification des mots entendus ; la « cécité verbale pure », où le sujet saisit le sens des paroles, parle lui-même, écrit, mais ne lit ni ne se relit ; l’ « aphémie pure », qui supprime la parole, les autres modes d’ex-


pression restant intacts ; l’ « agraphie pure », où s’évanouit le don de l’écriture.

Chacune de ces aphasies se superpose à la lésion d’un centre anatomique exactement localisé à la surface des hémisphères cérébraux. Tous ces centres constituent donc le support organique de la pensée verbale. « Reliés et articulés entre eux, ces différents centres concourent, à l’état physiologique, par leur harmonieuse synergie, au développement de la pensée verbale ; et en eux repose le solide fondement sur lequel s’appuie, pour se développer en d’infinies virtualités, l’intelligence du langage, support de l’intelligence spéculative (Lhermitte) ».

L’étude des « amusies » ou troubles du langage musical a révélé l’existence dans le cerveau de centres spéciaux et distincts de ceux du langage verbal. « Lorsqu’un de ces centres vient à être altéré, il en résulte non pas la perte complète du langage des sons, mais l’abolition soit de la compréhension de l’écriture musicale (cécité ou alexie musicale), soit de la signification symbolique du rythme des tons et de la mélodie (surdité musicale), soit enfin de la faculté d’exprimer par le chant (avocalie) ou les instruments le sentiment musical (amusie instrumentale). Mais il y a plus, et il existe d’assez nombreux exemples qui attestent que la surdité musicale peut, elle-même, être dissociée. Chez tel sujet, la compréhension de la valeur symbolique des tons et de la mélodie demeure conservée tandis que la signification du rythme est perdue. Un malade observé par Forster, prend la marche funèbre de Chopin, dont le rythme est si expressif, pour une chanson ; un andante pour une valse. Un autre sujet ne saisit plus le sens du rythme de la valse, mais danse correctement quand on lui indique de quelle danse il s’agit. Inversement, la notion du rythme musical peut être intégralement conservée, tandis que celle des tons de la mélodie s’est effondrée. Deux sujets observés par Brazier furent pris subitement d’amnésie mélodique, le premier pendant un chant, le second pendant un concerto de piano. Il est des cas où, malgré la conservation de l’audition musicale et de la lecture des notes, l’expression musicale est abolie. Le cas de Charcot est resté célèbre, de cet exécutant qui capable de lire correctement la musique, était hors d’état de se servir de son trombone. Une malade, observée par Wurtzen, ne pouvait jouer à l’aide de la main gauche seulement, bien que les fonctions de compréhension musicale fussent conservées. Fait plus curieux encore, un sujet étudié par Finhelburg, capable de jouer du violon ne pouvait utiliser son piano (Lhermitte) ». Il y a donc un appareil mécanique et psychique de la fonction musicale, appareil monté pièce à pièce par l’éducation spéciale et que peut détruire en un coup un traumatisme ou une maladie frappant son support cérébral.

Il n’est pas jusqu’à la joie et à la tristesse, au rire et aux pleurs qui, déclenchés dans certaines maladies en dehors de toute cause adéquate, ne viennent démontrer l’existence « d’un mécanisme physiologique individualisé des expressions émotionnelles ». Les malades, lésés dans cet appareil, présentent un rire ou un pleurer spasmodiques en dehors de tout sujet de gaité ou de désolation : Or bien, « rire est le propre de l’homme » ; mais la pathologie prouve qu’il devient acte réflexe, animal, lorsqu’il est troublé dans son contrôle.

Dans la région ventrale du ventricule médian du cerveau on est parvenu à localiser un centre régulateur du sommeil et de la veille. Jusqu’alors, une opinion assez unanimement accréditée attribuait le sommeil à la fatigue et à l’intoxication du système nerveux. L’observation cependant plaidait contre cette explication, puisqu’il y a des gens qui peuvent réfréner leur envie de dormir, que d’autres dorment quand ils veulent, que