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au monde purement arbitraire d’après les desseins impénétrables d’une puissance surnaturelle. En 1759, prudent et hardi à la fois, Buffon ne craignait pas d’écrire que « en créant les animaux, l’Etre suprême n’a voulu employer qu’une idée, et la varier en même temps de toutes les manières possibles, afin que l’Homme put admirer également et la magnificence de l’exécution et la simplicité du dessein. Dans ce point de vue, non seulement l’âne et le cheval, mais l’homme, le singe, le quadrupède et tous les animaux pourraient être regardés comme ne formant que la même famille (D’après Cuénot) ».

Le créationnisme, formule rigoureuse et restrictive, implique fatalement la « fixité » des espèces, l’immutabilité de leur forme, de leurs aptitudes et de leurs fonctions dès leur apparition sur la terre jusqu’à leur disparition à époques parcellaires ou à la consommation des siècles, Or, les observateurs les moins prévenus ne manquent pas de remarquer la variabilité, l’instabilité de ces espèces réputées fixes. Au moyen de soins particuliers, d’engrais fertilisants, de nourriture intensive, par des croisements judicieux, les horticulteurs et les éleveurs parviennent à créer des races de plantes et d’animaux, dont quelques-unes, de par leurs caractères différenciés et transmissibles par hérédité, peuvent prétendre à la qualification de véritables espèces. D’autre part, dans des terrains autrefois superficiels et aujourd’hui enfouis, des investigateurs curieux découvrent des animaux et des plantes fossiles, que leurs caractères généraux, dominant les particularités propres, permettent de regarder comme les ancêtres de la faune et de la flore actuelles. Dès lors c’en était fait du dogme de la création ; et l’esprit humain, percevant les variations concomitantes dans l’espace et les variations antérieures dans le temps, y saisit la réalisation concrète d’un phénomène universel, celui de l’évolution.

Mais la contemplation de la nature et l’évocation de son passé dévoilent encore bien davantage que l’évolution subie par les espèces dans l’espace et dans le temps. L’homme s’émerveille à la variété, à la multiplicité des êtres vivants et aussi à l’intrication, à l’amalgame de leurs caractères spécifiques. Ainsi, durant son existence, la grenouille passe par deux états très distincts et même diamétralement opposés : au stade têtard, elle appartient à la classe des poissons, possède branchie et nageoire caudale, mène la vie exclusivement aquatique ; à l’âge adulte, elle perd ses organes ichtyoïdes, acquiert des poumons et des pattes, passe à l’habitat terrestre, se range dans la classe des amphibiens. Un mammifère comme la baleine peuple la mer. La chauve-souris est un mammifère qui vole ; le pingouin, un oiseau aquatique. Les poissons comptent des espèces aptes au vol, d’autres rampent sur terre et se nourrissent de graines. Enfin les singes s’étiquettent anthropoïdes à cause des affinités étonnantes qu’ils présentent avec l’homme. Il y a donc dans le monde visible non seulement passage des espèces d’une forme primitive à une actuelle de plus haute complexité, mais encore dérivation les unes des autres des espèces aux apparences les plus disparates, transformation d’une classe animale en une autre. Le phénomène d’évolution engendre une conception nouvelle : le transformisme.

Ce que l’intuition révéla d’une manière confuse aux philosophes de l’antiquité, ce qu’une inspection sommaire des êtres et des choses de la terre manifeste à un simple naturaliste amateur, la science le démontre avec une ampleur et une force admirables, prises dans l’anatomie, la paléontologie et l’embryogénie.

Tout d’abord l’étude de l’anatomie et de la physiologie de l’homme et des animaux accuse une telle similitude dans leur organisation générale, qu’elle entraîne la conviction d’une « unité de plan de composition » et


par conséquent d’une « unité d’origine ». L’immense embranchement des vertébrés, avec ses cinq classes : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux, mammifères, présente une foule de caractères particuliers, base de leur classification ; mais leur structure intime reste semblable. Avec des fonctions parfois différentes, leurs organes apparaissent identiques, situés à la même place dans le corps, avec, entre eux, des rapports uniformes : « Un organe est plutôt altéré, atrophié, anéanti que transposé (Principe des connexions : Geoffroy Saint-Hilaire) ». Un exemple classique et frappant compare et superpose l’aile de l’oiseau et le membre antérieur de l’homme, caractérise le processus de développement : une forme primitive ; puis, variation individuelle transmise par l’hérédité et accentuée à chaque génération, jusqu’à une forme d’apparence nouvelle avec une constitution interne toujours analogues : évolution et transformisme.

Comment le créationnisme expliquerait-il la présence chez certains groupes zoologiques, d’organes rudimentaires inutiles, comme les deux doigts latéraux complets mais trop courts des porcins ; ou au contraire l’accroissement gigantesque, jusqu’au préjudice personnel, d’appareils encombrants, tels que les bois excessifs de poids, de ramification et d’envergure de divers cervidés, élans et rennes ? S’il implique la « fixité » des espèces, il a aussi pour corollaire la « finalité » dans leur réalisation, l’agencement harmonique des organes et des fonctions en vue d’un but précis, dans le sens d’un avantage ou d’un agrément. Car, sans conteste, l’œuvre divine ne souffre par essence aucune imperfection, n’abandonne rien à l’effet du hasard. A l’opposite, ces anomalies se comprennent lorsqu’on y distingue des changements régressifs ou progressifs déterminés par des facteurs en eux-mêmes indifférents mais caractérisés par leurs résultats bons ou mauvais, ces changements se produisant au cours de plusieurs générations successives par gradation parfois légère mais toujours sensible depuis le modèle primitif jusqu’au type évolué.

D’ailleurs, à l’époque contemporaine, on retrouve et les formes intermédiaires entre les espèces les plus éloignées et des séries complètes entre les individus les plus différenciés d’une même espèce. Les lézards, sauriens à pattes, placés au trait d’union entre les amphibiens et les reptiles, offrent une variété à pattes rudimentaires et se mouvant uniquement par reptation ; les orvets ne possèdent plus de membres apparents mais en portent les os cachés dans le corps ; enfin le serpent boa conserve seulement des traces de bassin enfouies dans ses muscles. Dans l’espace si restreint du globe terrestre, il coexiste des amphioxus, maillon d’attache entre les invertébrés et les vertébrés, des poissons, des batraciens, des reptiles et des mammifères, extrémité proche de la chaîne ininterrompue des êtres. Chez les ruminants on suit toute la filière de la disparition des doigts latéraux depuis le hyœmoschus jusqu’à la brebis.

Les fonctions physiologiques générales parcourent un, processus de développement aboutissant à une complexité et à une précision plus grandes, favorables à la survivance des bénéficiaires et à leur extension géographique. Ainsi en est-il de la régulation de la température du corps : nulle ou imparfaite chez les poissons, amphibiens et reptiles, animaux dits à sang froid, elle se constitue et se perfectionne chez les oiseaux et les mammifères, animaux dits à sang chaud, affranchis de la nécessité de vivre dans un milieu de degré thermométrique à peu près constant et capables de supporter sans encombre mortel les rigueurs de l’été comme celles de l’hiver. Le mode de perpétuation de l’espèce retrace une marche parallèle dans sa progression allant de l’oviparité des poissons à la viviparité des mammifères. Les premiers pondent des centaines d’œufs abandonnés