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tôt à manquer aux opposants légalitaires. La liberté de la presse, déjà réduite par la censure appliquée depuis juillet 1924, fut, en janvier, réduite encore par la faculté donnée aux préfets de séquestrer les journaux sans motif, pour raison « d’ordre public ». Puis vinrent d’autres restrictions, par des lois et ordonnances de police, concernant la direction et la gérance des journaux ; d’autres encore apportées au droit de réunion, d’organisation, de grève. De nouvelles organisations furent dissoutes, quelques journaux supprimés, purement et simplement, des institutions économiques indépendantes, parfois sans couleur politique, furent séquestrées et confiées arbitrairement à des chefs fascistes.

Sur ce dernier fait, il est bon de s’arrêter un instant pour montrer que, si le fascisme se donne comme défenseur du « droit de propriété », ce droit il le reconnaît seulement à la classe actuellement dominante, et qui gouverne. La propriété des adversaires, même propriété particulière, celle de la classe ouvrière et des partis qui en émanent, a toujours été menacée d’être impunément détruite ou saccagée illégalement ou d’être légalement confisquée, séquestrée et passée à d’autres propriétaires. Depuis 1920, c’est l’incendie, la dévastation par les expéditions et les représailles fascistes de centaines et de centaines de millions de richesse italienne : sièges de coopératives et de cercles, maisons particulières, magasins de tissus, de chaussures, de denrées alimentaires, machines à écrire, commerces d’objets précieux, laboratoires, entrepôts de bois, boutiques d’artisans, etc…, etc… Monté au pouvoir, le fascisme laissa continuer le vieux système illégal partout où celui lui servait, mais il y ajouta la violence légale et policière. Propriétés immobilières, capitaux considérables appartenant à d’anciennes sociétés d’assistance, à des mutuelles, etc…, furent simplement expropriés et donnés aux associations fascistes.

Même pratique pour quelques propriétés ayant autrefois appartenu à des partis politiques, mais devenues, depuis, propriétés privées, n’appartenant même plus à des collectivités. Des banques, des établissements de crédit aux mains d’opposants bourgeois et catholiques, se sont vu imposer des conseils d’administration fascistes, sans le consentement des actionnaires : il y eut deux manières de procéder : ou des fascistes armés faisaient irruption dans une assemblée d’actionnaires et, par des menaces et revolver au poing, imposaient la nomination de fascistes ; ou cette nomination était imposée par l’autorité gouvernementale, pour les plus étranges raisons d’ordre administratif et de tutelle. Plusieurs établissements, sous cette nouvelle tutelle, firent une prompte faillite et, quelques-uns, avec si peu d’habileté, que les administrateurs fascistes furent arrêtés et mis en jugement par les autorités fascistes. On peut dire d’une manière générale qu’il n’y eut pas, en Italie d’établissement ayant accumulé un peu d’argent sur qui les sangsues fascistes ne se soient précipitées pour sucer et dévorer.

Cette réaction multiple, qui pesait, toujours plus opprimante, sur toute l’Italie, non seulement sur l’Italie ouvrière et subversive, mais sur l’Italie indépendante ou indifférente, devait forcément susciter l’idée d’actes de révolte individuelle, cherchant à suppléer à l’impuissance et à l’inertie collective. Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1925, « la nuit de Saint-François », Florence avait été le théâtre de nouveaux massacres, suite d’un conflit où des fascistes ayant envahi le domicile d’un chef de la Franc-Maçonnerie, avaient laissé un mort sur le carreau, des hommes connus de l’opposition furent assassinés dans leur lit ou dans la rue, les actes de violence, destruction, pillage, furent innombrables. Ces faits provoquèrent dans les âmes un sentiment de sombre désespoir, d’où l’éclair de la ven-


geance pouvait jaillir d’un instant à l’autre. Le gouvernement le comprit et pensa prévenir le mal en le dirigeant lui-même de manière à en éviter le danger et à en retirer un profit politique. On eut ainsi, au commencement de novembre, le coup de théâtre de la prétendue découverte d’un complot contre la vie de Mussolini, complot dont la police était informée depuis la première heure, puisqu’elle l’avait fomenté et l’aidait de la coulisse par des agents provocateurs et des traîtres exploitant ‒ hypothèse la plus vraisemblable, mais hypothèse ‒ l’aveuglement, la légèreté, l’imprudence d’un ex-député socialiste : Zamboni, qui se serait montré disposé à frapper le chef de l’État (affaire Zamboni) D’autres soutiennent qu’il n’y eut là qu’une invention de la police, Zamboni n’ayant eu l’intention que de faire une manifestation sans armes contre le fascisme ; d’autres encore sont convaincus que Zamboni participa, par vénalité, à la trame policière, et que, instrument aux mains de la police (elle suivait et dirigeait tous ses actes par un confident en qui Zamboni avait entière confiance), il servit inconsciemment à compromettre un grand nombre de personnes et à monter toute une comédie au bénéfice exclusif du fascisme.

En effet, le fascisme en profita pour une mise en scène d’artificielles manifestations populaires en sa faveur, pour de nouvelles violences contre ses ennemis et en particulier pour opprimer et séquestrer encore des organisations et des journaux et faire voter par la Chambre et par le Sénat, de nouvelles lois restrictives, dont quelques-unes dirigées contre les adversaires réfugiés à l’étranger.

Mais l’idée que la liberté italienne pouvait être sauvée par un attentat, était lancée dans le grand public et entra dans quelques cervelles que l’on pouvait y croire réfractaires, telle la riche et mystique Irlandaise Gibson, qui, en avril 1926, au Capitole, tira sur Mussolini, le blessa légèrement, mais dont le coup de revolver dévié de quelques centimètres, eût été mortel. (Au sujet de l’attentat Gibson, nous avons cette autre version : l’Irlandaise avait dirigé son arme contre la tempe de Mussolini, lorsqu’un chirurgien de Venise lui frappa sur le bras ; l’arme même fit une éraflure au nez de Mussolini et la balle se perdit dans le vide).

Puis on eut, en septembre 1926, à Rome, l’attentat de la place Porta Pia, par l’anarchiste Gino Lucetti, qui lança une bombe Sipe (grenade à allumage) contre l’automobile de Mussolini. Il s’en manqua de peu que la bombe n’entrât et n’éclatât dans la voiture. Le 31 octobre suivant, l’attentat encore inexplicable d’Anteo Zamboni, à Bologne. Mussolini aurait été tué si une cuirasse n’avait protégé sa poitrine. Quelques-uns mettent en doute l’authenticité de cet attentat, parce que le jeune Zamboni était de famille fasciste ou fascistophile et que, lui-même, avait été dans les organisations des jeunesses fascistes et ne fréquentait pas d’éléments révolutionnaires. Mais il nous semble plus juste de le tenir pour véritable et de penser que ce garçon de 15 ans est allé volontairement au suprême sacrifice ‒ son coup de revolver à peine tiré, il fut criblé de coups de poignards par les militants fascistes ‒ parce que sa jeune conscience s’était éveillée à l’amour de la liberté et à la haine des tyrans. Nous en avons l’indice dans les notes publiées sur les lectures qu’il préférait et dans certaines phrases sur la fin violente des oppresseurs des peuples à travers l’histoire, qui se sont trouvées écrites sur ses cahiers scolaires.

Ce qui est certain, c’est que ce dernier attentat a poussé au paroxysme la fureur fasciste. Les violences, destructions, pillages et meurtres, qui avaient déjà suivi les attentats précédents, devinrent, cette fois, innombrables. Pendant une dizaine de jours, dans beaucoup de villes d’Italie, ce fut une véritable chasse à l’homme, avec des centaines de victimes ; de nom-