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MOI
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travail du vent, de l’eau, et celui des milliards de plantes et d’animaux qui peuplèrent le globe. Rien n’est perdu pour l’ensemble, ce qu’a produit chacun demeure, contribuant à l’évolution générale ; l’effet subsiste détaché de sa cause, l’œuvre se continue impersonnelle, séparée du moi qui en fut l’artisan. L’enfant sera le portrait de lointains ancêtres sans que le sachent ni lui ni ses parents ; sur la cupule du gland, ne se lit point le nom du chêne son producteur. Atavisme implique mémoire ; mais une mémoire de l’espèce dédaigneuse des individus. Par le livre, par le bronze, par la pierre, l’homme combat l’oubli ; ne lui dénions pas des victoires partielles, la gloire est une survie. De triomphes définitifs nous n’avons point d’exemple, la mort guette le souvenir ; sur les inventeurs du feu, de l’écriture, des premiers instruments, histoire et tradition restent muettes. Qu’adviendra-t-il de célébrités plus récentes ? La disparition de notre espèce, celle de notre planète leur assigne une fin, dont l’éloignement paraît proche, comparé à l’immensité des temps.



Reconnaissons la valeur, à la fois considérable et relative, de la personne humaine ; comprenons qu’amour de soi et amour d’autrui coexistent, plantes voisines, dans le champ de notre pensée. Pour chacun le moi s’avère centre, il est l’unique portion de l’univers dont nous ayons conscience précise et possession entière ; au regard du Tout, il n’est que l’élément d’un ensemble, le maillon d’une chaîne ininterrompue. Ces points de vue sont divers, sans être opposés ; les harmoniser serait facile, si la société, troublant l’ordre de la nature, ne sacrifiait le grand nombre à l’égoïsme de quelques uns. Hiérarchie légale, classements admis par le code créent des intérêts factices, contraires à l’intérêt simplement humain. L’existence de parasites engendre un bien des exploiteurs contraire au bien des exploités. Mais dans une classe sociale, dans une profession, le bonheur de chacun reste lié au bonheur de tous ; l’ouvrier pâtira, dans l’ensemble, si le coût de la vie augmente, alors que ne croît pas le salaire moyen. À l’intérêt individuel, résultat des aptitudes ou de la situation personnelle, s’ajoute un intérêt collectif indéniable. Quand la raison enfin maîtresse aura débarrassé le globe des artificielles cloisons qui séparent ses habitants, quand les peuples ne travailleront plus pour des paresseux inutiles, le bien collectif sera celui que la nature assigne à notre espèce prise dans sa totalité. Pour maîtriser les énergies hostiles, améliorer leurs conditions de vie, reculer les bornes de l’ignorance, il sera bon que les hommes continuent d’associer leurs efforts. En évitant au moindre de leurs frères toute douleur inutile, ils rempliront leur tâche spécifique et seront les dieux de demain…

Point de vie collective possible lorsque chacun se désintéresse du bien général pour ne songer qu’à soi ; une solidarité vraiment juste implique réciprocité des services rendus. Mais, quand auront disparu les désœuvrés de l’aristocratie qui consomment beaucoup sans rien produire, le travail des autres sera singulièrement allégé. Des réformes seraient faciles. dans ce sens, si les chefs ne s’y opposaient ; car les faits sociaux, résultats de vouloirs humains, n’ont pas la fatalité des phénomènes cosmiques. En attendant, seule la solidarité pleinement consentie devient règle d’action aux yeux du sage ; des contraintes imposées du dehors il se libère avec joie. Et toujours, il se penche avec tendresse sur les cerveaux sans lumière ou les cœurs ulcérés de ses frères malheureux. – L. Barbedette.

MOI (LE), LE SOI. Il y aurait de longues pages à écrire sur les différentes définitions qui ont été données du moi par les diverses écoles modernes. En le définis-


sant une chose qui pense – res cogitans ; – en énonçant sa fameuse proposition : « Je pense, donc je suis », Descartes donnait au moi la première place et le substituait à l’âme, comme il apparaît clairement de sa Sixième Méditation, § 8, où il dit : « Il est certain que moi, c’est-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis est entièrement et véritablement distincte de mon corps et qu’elle peut être ou exister sans lui ». La philosophie allemande, par la suite, donna au moi un sens plus métaphysique, plus absolu. On sait que Kant considérait le moi comme la conscience elle-même se réfléchissant dans ses actes et dans les phénomènes sur lesquels son influence s’exerce. Fichte faisait du moi « l’être absolu lui-même, la pensée substituée à la puissance créatrice et tirant tout de son propre sein : l’esprit et la matière, l’âme et le corps, l’humanité et la nature, après qu’elle s’est faite elle-même ou qu’elle a posé sa propre existence ». Pour Schelling et Hegel, le moi, « ce n’est ni l’âme humaine, ni la conscience humaine, ni la pensée prise dans son unité absolue et mise à la place de Dieu : c’est seulement une des formes ou des manifestations de l’absolu, celle qui le révèle à lui-même, lorsqu’après s’être répandu en quelque sorte dans la nature, il revient à lui ou se recueille dans l’humanité ».

Sigmond Freud est venu qui a compliqué la situation en exposant la coexistence d’un moi et d’un soi, le soi étant « l’ensemble coordonné, anonyme, impersonnel des forces ataviques, des instincts », alors que le moi – centre de la conscience – est l’ensemble des images, idées, émotions et réactions coordonnées. Ce moi se débat, dans le système de Freud, entre deux influences ennemies, empiétantes et menaçantes toutes deux, qu’il s’occupe perpétuellement à concilier : d’une part, la réalité extérieure, avec ses coercitions sociales ; d’autre part, les exigences instinctives et irréfléchies du soi ; Freud admet encore un Surmoi ou « moi idéal », souvenir inconscient des interdictions imposées au petit enfant par ses parents, interdictions qui pèsent toute la vie sur le caractère de l’adulte.

Je n’ai cité ces fragments de l’histoire du Moi, de Descartes à Freud, que pour leur comparer le « Moi », tel que l’entendent les individualistes anarchistes – un Moi corporel et passager, à l’instar de « L’Unique » de Stirner. Le « Moi » des individualistes n’a rien, pour eux, d’une abstraction, pas davantage que ne leur est une abstraction le « non-moi ». Ce sont pour eux des réalités vivantes, de tous les jours.

Quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, je suis et je me sens, en tant qu’individu, un être isolé, différencié, à part des autres. Rejetant toute métaphysique, je suis – de par mon expérience et pour ne considérer que la douleur – que lorsque je souffre, c’est moi et non autrui ou le voisin qui ressent de la souffrance, peu importe que cette douleur soit de l’ordre psychologique ou physiologique. Quand je n’ai pas à manger suffisamment, quand je ne puis embrasser la femme que je voudrais tenir en mes bras, quand je me trouve au-dedans des murs d’un cachot, quand par suite d’un accident j’ai perdu l’usage d’un membre, c’est moi qui souffre et non mon ami le plus intime. En vain me dira-t-on, à cause de l’identité de substance, que le non-moi souffrirait autant que moi, placé dans les mêmes conditions : 1° cette proposition n’enlève pas ma douleur et c’est cela, pour-moi, l’important ; 2° mon expérience m’a démontré que le non-moi ne réagit pas du tout de la même façon en présence de certains faits ou de certains événements susceptibles de me faire souffrir atrocement, expérience que tout te monde a pu faire. Tant et si bien que les conseils des non-souffrants m’ont paru parfois ou cruels ou ridicules. Contre cette réalité, aucune théorie ne saurait prévaloir.

Donc, le Moi des individualistes anarchistes n’a rien