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PAI
1916


entendez ? une nuit… que dis-je ? quelques heures de la nuit pour que notre orgueilleuse capitale ne soit plus qu’un tas fumant de décombres. Quelques avions sur Paris, et tout sera dit. Rien à faire, rien à espérer. Les masques ? Impuissants : il en faudrait trop. Il faudrait même des vêtements complets couvrant le corps de la tête aux pieds et imperméables à tous les produits diaboliques dont on ne connaît pas la composition. Les abris ? Insuffisants. Les gaz pénètrent partout, se faufilent partout. Rien à faire, vous dit-on ; rien que de se précipiter, au hasard, vers les campagnes, dans les bois, loin des gaz, loin des poisons.

« Seulement, il faudra manger ; et les troupeaux enragés se disputeront les croûtes de pain. Car, il faut bien qu’on se le dise : il ne s’agit plus simplement de défense nationale. Il n’y a plus de victoire possible ; il y a l’Humanité qui roule sur une pente vertigineuse, vers des abîmes de sang et de folie.

« La guerre prochaine — si on ne lui barre pas le passage — c’est la fin de tout, la civilisation en échec, le bipède du vingtième siècle retournant aux cavernes, le globe couvert de ruines : la fin, comprenez-vous bien ? Le grand suicide ! »

Le savant professeur Langevin s’exprime ainsi : « Si une nouvelle guerre devait éclater, elle se ferait dans un espace à trois dimensions, c’est-à-dire non seulement le long du front, mais en profondeur, jusqu’aux régions les plus éloignées dans chaque nation belligérante et, en hauteur, car les cieux eux-mêmes seraient sillonnés de combattants. Les effets de destruction en seraient si rapides que toute la civilisation occidentale risquerait d’être anéantie. » Le professeur Branly, le père de la T. S. F., a dit : « La prochaine guerre, au lieu de coucher seize millions d’hommes, en assassinerait, peut-être cent millions ; mais nous pouvons penser que, ce massacre se faisant de part et d’autre, les survivants continueront à s’entre-tuer, à moins du cas improbable où ils prendraient conscience de leur folie. »

Ce massacre futur s’effectuerait malgré tous les traités et conventions, par la voie aéro-chimique. Le fait est, hélas ! incontestable : toutes les nations s’y préparent. Beaucoup de personnalités, dans les principaux pays, en ont proclamé la légitimité.

Il est inutile que j’en dise davantage : je ne puis imaginer un homme — à moins qu’il ne soit un sadique ou un aliéné — qui envisagerait de sang-froid la perspective d’un tel désastre. Aussi, sont-ils légion — légion innombrable — ceux qui sont fermement décidés à ne reculer devant rien, afin d’éviter la guerre, afin de mettre les gouvernements en demeure de renoncer définitivement à la force armée pour régler les différends qui peuvent surgir entre eux. Il ne faut pas se dissimuler que, quelle que soit la forme du gouvernement, ce sont, dans tous les pays, les hommes au Pouvoir qui disposent souverainement de la paix des peuples. Ceux-ci se trouvent, brutalement et plus ou moins à l’improviste, devant le fait accompli ; ils n’ont point été consultés ; ordre leur est donné d’obéir au décret de mobilisation et ceux que cet ordre touche et qui refusent de s’y conformer sont frappés des peines les plus sévères, voire punis de mort, à titre d’exemple. Perdre de vue cette donnée précise du problème à résoudre, qui consiste à empêcher la guerre, à lui opposer un obstacle insurmontable, serait de la plus dangereuse, de la plus mortelle imprudence.

En 1913-1914, on sentait venir la guerre. Les personnes exactement informées sur l’état général du monde dit civilisé, averties de ce qui se préparait dans les salons diplomatiques, au courant de ce qui se tramait dans les milieux de la haute banque et de la grande industrie, renseignées sur les courants bellicistes qui agitaient les sphères gouvernementales et sur la mentalité qui régnait dans les régions officielles, ces per-


sonnes pressentaient que les grandes Puissances marchaient vers un conflit armé qui, par le jeu même des alliances et des traités en cours, allait, dès que jaillirait la première étincelle, transformer l’Europe en un immense brasier. Le prétexte importait peu : le plus futile suffirait. Cette idée d’une guerre certaine et proche était si généralement répandue et — hélas ! — si généralement acceptée, que ce qui frappa d’étonnement l’opinion publique, quand éclata la guerre, ce ne fut pas la guerre elle-même, à laquelle on s’attendait peu ou prou, mais, d’une part, l’insignifiance apparente de l’événement qui en était le point de départ et, d’autre part, la rapidité vertigineuse avec laquelle les faits se précipitèrent. Quoi qu’il en soit, la guerre était considérée par la plupart comme une sorte de fatalité, dont il n’était pas tout à fait impossible de retarder l’échéance, mais de toutes façons inéluctable. Cela est si vrai que, dans tous les milieux opposés à la guerre, on faisait effort beaucoup moins pour en écarter la redoutable éventualité, que pour étudier et arrêter l’attitude à prendre, les mesures à adopter et l’action à engager en cas de guerre. Les rédacteurs de la Guerre Sociale, organe très répandu dans les milieux d’avant-garde : antimilitaristes, antipatriotes et révolutionnaires, proposaient de saboter la mobilisation. La Confédération Générale du Travail décidait que les syndicats ouvriers et, avec eux, tous les travailleurs, répondraient à l’ordre de mobilisation par la Grève générale insurrectionnelle et expropriatrice ; enfin, le Parti socialiste unifié se prononçait en faveur de l’Insurrection ayant pour but de renverser le Gouvernement et d’annuler l’ordre de mobilisation.

Les circonstances sont loin d’être les mêmes à l’heure présente. On comprend que le caractère que, dès le début, prendront les hostilités, si l’on ne parvient pas à barrer la route à la guerre, ne permet plus de songer à l’emploi d’une de ces décisions ; il apparaît à peu près certain que la nation qui sera ou croira être prête avant les autres et mieux que les autres, attaquera la première et que l’agression se produira, sans avis préalable, sans déclaration de guerre proprement dite, sous la forme d’une invasion brusquée, par les flottilles aériennes réduisant en cendres les grands centres, les parcs d’artillerie, les réserves de munitions, les usines de guerre, les agglomérations industrielles, en un mot les points stratégiques les plus vulnérables et les plus importants. Dans ces conditions : sabotage de la mobilisation, grève générale et insurrection ; toutes choses dont l’application, en 1914, soulevait d’immenses difficultés, mais, somme toute, n’était pas irréalisable, deviendraient impossibles, vu les conditions dans lesquelles éclaterait la guerre de demain.

En vérité les termes du problème à étudier et à résoudre ont changé : il ne s’agit plus de décider ce qu’il y aura lieu de faire en cas de guerre, pour entraver, paralyser celle-ci ; il n’est que trop évident que, dans ce cas, tout sera impuissant à faire reculer le fléau. Le problème à examiner, c’est donc celui de savoir par quels moyens les pacifistes de 1931-1932 parviendront à empêcher la guerre.

Éviter la guerre, la rendre impossible, tout est là.

Comment empêcher la guerre et instaurer un régime stable de Paix ? Les moyens en vue sont nombreux ; ils sont parfois opposés. Rien que pour les passer successivement en revue et les discuter les uns après les autres, il faudrait écrire un volume. Cette encyclopédie ne comporte pas d’aussi longs développements. Je dois donc me borner à examiner brièvement les moyens que je tiens pour inopérants et insuffisants, afin d’accorder plus de place, dans cette étude, au moyen que j’estime être le seul qui conduit au résultat désirable et nécessaire : la Paix. Je procède donc par élimination.

a) Moyens inopérants. — Je range dans cette catégo-