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Page:Faure - Encyclopédie anarchiste, tome 3.djvu/88

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MAR
1432

Nous n’avons fait cette citation que pour montrer l’inconsistance des thèses des économistes de l’un et l’autre bord. Ici, elles s’éloignent moins l’une de l’autre qu’on ne le supposerait, si le capital n’est que du travail présent ou passé accumulé. Mais tous deux ont également tort de négliger un élément essentiel. Le capitaliste ne bénéficie pas uniquement de la confiscation de la plus-value humaine, mais de la monopolisation injustifiée de forces naturelles, chutes d’eau, houille, pétrole, engrais minéraux. On voit au surplus que l’exemple de Pareto, machine à coudre, mue par l’effort de l’ouvrière, était particulièrement mal choisi. Au lieu d’une machine-outil, il eut fallu considérer une machine génératrice de force, avec son approvisionnement de charbon, pétrole… pour une journée.

Le capital d’ailleurs ne se récolte pas uniquement par le moyen de prélèvements directs sur le producteur attaché à la manufacture. Le terrain de chasse, l’emplacement de la curée déborde la clôture des ateliers. On a fait depuis 1867 de sérieux progrès dans l’explication de la concentration des capitaux et les nouvelles observations chargent encore le capitalisme, bien loin de l’innocenter.

Avant même d’être un théoricien, Marx a été un agitateur, un des dirigeants de la Fédération communiste. Il prit part à la Révolution allemande de 1848 et, réfugié à Londres après la victoire de la réaction, il fut un des fondateurs de l’Internationale.

Le manifeste communiste qui contient l’essentiel de la doctrine révolutionnaire de Marx et d’Engels, fut élaboré en 1847. Il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot communiste. Il fut préféré, dit Engels, au mot socialiste, parce que ce dernier désignait alors des utopistes ou bien des réformateurs bourgeois. En fait ce manifeste est « l’écrit le plus répandu, le plus international de toute la littérature socialiste. »

Après avoir rappelé le rôle révolutionnaire de la Bourgeoisie, les auteurs indiquent que « les armes dont elle s’est servie pour abattre la féodalité se retournent contre elle-même », que par contre, en même temps que grandissait la bourgeoisie, grandissait le prolétariat, auquel la division du travail et le machinisme enlevaient toute possibilité d’indépendance et de bien-être. tandis que la concentration de l’industrie les groupe en masses compactes où prend naissance la conscience de classe.

Les intermédiaires entre riches et déshérités, les classes moyennes disparaissaient, écrasées par les grandes puissances industrielles et financières, elles tombent dans le prolétariat ; la lutte se poursuit aujourd’hui entre deux classes. « Avant tout la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. La ruine de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat sont également inévitables. » Les communistes (socialistes) sont la fraction la plus résolue des partis ouvriers ; ils ont, sur la masse prolétarienne l’avantage que donne l’intelligence des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien. « Le but immédiat pour les communistes est le même que pour tous les autres partis prolétariens : la constitution du prolétariat en classe, le renversement de la domination bourgeoise, la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. »

Quel usage fera-t-il de ce pouvoir ? « Il va de soi que cela impliquera, dans la période de début, des infractions despotiques au droit de propriété et aux conditions bourgeoises de la production. ». Pourtant, le communisme n’ôte à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; mais il ôte le pouvoir d’assujettir et de s’approprier le travail d’autrui. »

Suit un programme en dix articles, auquel souscrirait notre parti radical, sauf peut-être en deux points : expropriation de la propriété foncière et abolition de l’héritage ‒ encore ai-je souvenir d’une conversation

A. Aulard, au cours de laquelle ce dernier se prononçait énergiquement contre l’héritage. Alors, « à l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes, se substituera une association où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous. »

Au point de vue dialectique ce programme est admirablement coordonnée. Pourtant si la conclusion est la nôtre, les moyens de réalisation ne sauraient nous agréer. Puis, au style et à la clarté d’expression près, l’exposé marxiste ressemble trop à une réplique du Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, à une apologétique magnifiant une providence qui a pris en mains les destinées de la classe ouvrière, et à travers de dures épreuves la conduit à un inévitable paradis, terrestre à vrai dire.

Au surplus la description schématique de la société contemporaine et les pronostics avancés sur son avenir n’ont guère été confirmés par les événements. La classe moyenne se transforme, elle ne disparait pas. Intellectuels de toutes catégories, techniciens et cadres supérieurs du commerce et de l’industrie, ouvriers et employés très qualifiés, même, petits propriétaires ruraux, forment une masse flottante qui, selon ses intérêts et ses craintes, se rallie aux partis conservateurs ou au contraire réformistes et révolutionnaires. D’autre part, la classe capitaliste ne reste pas passive ; elle imagine chaque jour de nouvelles formes d’activité et gagne en puissance au lieu de se résigner à la défaite.

Marx et Engels confondent conquête du pouvoir et acquisition de la puissance. Nous devons regarder les pouvoirs politiques et administratifs comme de simples mandataires des détenteurs des forces matérielles que la naissance ou la chance ont concentrées en quelques mains, ou des forces spirituelles vestiges des croyances et des préjugés du temps passé. Substitués, par un coup de baguette magique aux gouvernants actuels, les représentants du prolétariat seraient asservis aux mêmes maîtres que leurs prédécesseurs. Ce qui importe principalement aux salariés c’est l’acquisition des connaissances techniques, de la pratique organisatrice de ceux qui les exploitent. Sans doute on ne doit plus rien attendre du renouvellement des tentatives qui séduisaient les précurseurs elles rêveurs du siècle dernier. Il s’agit maintenant d’entreprendre une besogne méthodique de préparation : s’initier au fonctionnement de l’appareil capitaliste, en créant au sein de chaque établissement industriel ou financier des groupements de toutes les catégories de salariés s’entraidant pour en étudier les rouages ; mettre son pouvoir d’achat et d’épargne au service de toutes les branches de la production et de la répartition où il sera possible de concurrencer les puissances rivales encore mal consolidées ; préparer de cette façon les cadres de la société future et ramener à soi les techniciens qui savent que la production ne saurait s’accommoder du désordre et de l’imprévision ; inculquer à la masse des travailleurs, avec le sentiment de la dignité humaine, l’esprit combatif qu’entretiendra la conviction d’acquérir, de jour en jour, la capacité de faire vivre une société nouvelle.

En résumé, Marx et ses disciples nous ont apporté une conception de l’histoire qui néglige une moitié des facteurs qui président à l’évolution des sociétés ; une théorie de la valeur et de la formation du capital qui ne nous éclaire suffisamment ni sur la mesure de l’une, ni sur la nature et l’origine de l’autre, non plus que sur le processus de son accumulation ; un programme révolutionnaire de médiocre envergure et qui, nous venons d’en avoir l’exemple, expose aux pires déceptions si on en aborde l’exécution sans préparation préalable.

Le marxisme, en dépit des bonnes intentions qui l’animaient, a divisé les classes laborieuses au lieu de