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MAS
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différenciation, sans subordination, des groupements syndicalistes, coopératifs, politiques ou philosophiques, est un progrès social qui prépare d’autres progrès sociaux parce qu’il a pour conséquence d’assurer le progrès des individus dans le sens d’une différenciation et d’une personnalité croissantes, c’est-à-dire vers plus de liberté.

« Les sociétés primitives, au contraire, sont étroites et homogènes. Leur action pèse d’un poids à peu près uniforme sur tous leurs membres. Les individus ont peine et ne songent pas à s’y différencier. Elles sont conformistes et traditionalistes à rendre rêveur M. Maurras. La loi y est de penser et de faire exactement ce que les ancêtres ont pensé ou fait. L’essor y est donné à la vie mentale non par un appel il la réflexion et à l’analyse, mais par l’obligation impérieuse que le groupe impose à ses membres d’enregistrer scrupuleusement la masse des idées et des pratiques en la persistance desquelles il voit une condition de son salut. » (Ch. Blondel).

Un sociologue et psychologue, Ferrière, distingue dans l’évolution des individus, comme dans celle des sociétés, trois principales étapes du progrès : d’abord le régime de l’autorité acceptée, ensuite le régime de l’anarchie relative, enfin le régime de la liberté réfléchie. Mais les individus, comme les sociétés, ne parviennent pas tous, à bien loin près, à l’étape supérieure du progrès. Ce qui complique nos sociétés c’est qu’elles sont composées d’individus différemment évolués ; les uns ont conservé une mentalité de tyrans ou d’esclaves, d’autres sont des individualistes non solidaristes et bien peu en sont au stade de la liberté réfléchie.

Nombreux encore sont ceux qui se sentent faibles et demandent aide, protection ou soutien, soit à l’État, soit au contraire à des groupements. La masse ne se dégage que peu à peu des siècles de servitude dont elle porte l’héritage en son subconscient.

De la masse à l’élite. — Il y a de nombreux degrés entre les bas-fonds des masses et les sommets des élites. La masse qui demande à être dirigée en tout, qui donne procuration, tout à la fois, au député pour faire les lois, aux dirigeants syndicaux pour la défendre, à des chefs pour déterminer son travail, etc., voit peu à peu ses rangs s’éclaircir.

Les changements profonds qui se produisent tout autour de nous, à une allure beaucoup plus rapide que dans les siècles écoulés ‒ que l’on songe à la multiplication des automobiles et des avions, à la T. S. F. ‒ ne peuvent laisser les individus indifférents. Tout au moins ces changements leur donnent-ils l’idée de la possibilité des changements futurs, les préparent à admettre les transformations techniques, sociales, etc.

Les individus deviennent aussi de plus en plus inventifs et capables d’initiative dans quelque travail : s’efforcent de se faire une opinion personnelle au moins à propos de quelques sujets. « Alors que la pensée créatrice devait agir, autrefois, dans des conditions qui l’obligeaient à perdre le meilleur de son dynamisme à vaincre les résistances de la foule ignorante et rendue apathique par son état de dépendance, aujourd’hui, tant par l’effet de l’instruction obligatoire que par la liberté critique rendue aux individus, cette même pensée créatrice est assurée du concours très efficace d’une multitude de cerveaux… ». « En effet, les cerveaux d’exception, les visionnaires de génie sont aidés dans la mise en application de chacune de leurs propositions ou innovations par l’apport, en apparence médiocre, mais en réalité souvent décisif des plus modestes artisans depuis que ceux-ci sont devenus capables d’autre chose que d’un travail purement mécanique. Prenons un exemple : Si le phonographe et la T. S. F. ont franchi la période des tâtonnements et des


balbutiements avec t-elle maestria que, en quelques années, grâce à ces inventions, l’espace et le temps ne sont plus, comme autrefois, une entrave à la communication directe entre les hommes séparés par des milliers de kilomètres ou, ce qui est pire, par les années et même par les coups de faux de la mort, c’est que les Marey, les Lumière, les Branly, les Edison ont été secondés, sans les avoir sollicitées, par des intelligences plus terre à terre, mais parfaitement adaptées à une technique particulière, qui ont suggéré, les unes une transformation, les autres une innovation, une expérience ». (Ch. Dulot).

D’autre part l’homme de l’élite, si supérieur soit-il, reste toujours par quelque côté semblable à l’homme de la masse. Le domaine des connaissances est si vaste que nul ne peut se vanter de l’approfondir, les savants se spécialisent de plus en plus et chacun hors de sa spécialité ne peut que s’en rapporter à autrui, suivant ses affinités et ses sympathies. Quoi d’étonnant alors à ce que de grands savants, Pasteur, par exemple, aient été des croyants ; que le nombre des ingénieurs catholiques aille actuellement croissant. Ceci ne prouve en aucune façon en faveur des croyances religieuses mais seulement que chez des individus d’élite l’activité rationnelle et critique n’a pas étouffé toutes les survivances mystiques qui tiennent seulement une plus large place dans l’esprit de l’homme de la masse.

Ceci dit nous pouvons essayer de caractériser l’homme de l’élite, étant bien entendu que le portrait que nous en tracerons sera un idéal imparfaitement atteint par les meilleurs.

L’homme de l’élite a un esprit original, capable d’imaginer quelque chose sans se laisser influencer par le milieu ; apte à saisir les ressemblances, les relations entre les choses il combine pour créer ; doué d’esprit critique il est capable d’observer les faits, de raisonner d’après eux et d’après l’expérience et d’en tirer des conclusions justes ; mais surtout il s’est créé des idées, des conceptions, un idéal qu’il s’efforce de propager, non pas par caprice individuel mais au nom de principes supérieurs auxquels il se soumet : vérité, justice, etc. Bref l’homme de l’élite veut adapter le milieu à son idéal (Voir aussi au mot : Élite).

Il ne faut pas confondre les chefs et les élites. L’homme de la masse se choisit toujours un chef ‒ au moins ‒ mais ce chef n’appartient pas toujours à l’élite et d’autre part il est des hommes d’élite qui restent sans influence, incapables d’adapter une société à leur idéal.

C’est que l’homme de la masse choisit pour chef celui qui coordonne consciemment, qui exprime clairement ses désirs subconscients. De cela profitent trop souvent des démagogues : doués d’un certain flair ils savent reconnaître les aspirations des masses, tant pis si ces aspirations sont nuisibles au progrès social ; ils savent les exprimer avec une conviction et un enthousiasme apparent ; leur talent oratoire et leur adresse à manier les hommes leur permettent de rester dans des généralités suffisamment imprécises pour qu’elles donnent satisfaction à tout le monde ou à peu près.

Dans La Révolution Prolétarienne de juillet 1926, B. Louzon écrivait : « La résolution du dernier « Exécutif élargi de l’Internationale communiste » sur la question française contenait le paragraphe suivant : « 3° Le Parti, tenant compte de l’état transitoire de la crise politique actuelle, ne doit pas renoncer aux revendications partielles qui, dépassant les cadres du régime capitaliste, peuvent devenir le point de départ d’un large mouvement de masse, parce qu’elles apparaissent aux masses comme susceptibles de réalisation immédiate, comme par exemple les mots d’ordre suivants : a) Extinction de la dette antérieure de l’État aux frais des banques et du gros capital ; b) transfert du poids de