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MAS
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elles-mêmes, pour elles-mêmes, sous le concours des stratèges patentés ‒ et certainement contre les soi-disant élites » ‒ l’ordre social égalitaire qui remplacera le régime d’exploitation de l’homme par l’homme base de toute idéologie étatique.

Au cours de l’histoire, les masses ont été constamment trahies par « les élites ». Toutes les révolutions l’attestent. La dernière, la plus importante : la révolution russe le confirme avec éclat.

Aussi, il convient que ces masses, qui sont aujourd’hui la chair à canon, à exploitation, ne soient pas demain, par le caprice de politiciens dénués de scrupules mais avides de commander et de diriger, de la chair à expériences douloureuses et nuisibles.

Elles peuvent trouver, dans une organisation solide et préalable, sur le plan du travail ‒ base réelle de tout ordre social ‒ une préservation efficace contre l’assujettissement qui les guette.

Si ces masses, dédaignées des futurs dictateurs le veulent, elles peuvent constituer dès maintenant, sur le terrain de la résistance, les organismes qui se transformeront automatiquement, en période révolutionnaire, en rouages politiques, économiques et sociaux qui assureront la vie régulière, normale et rationnelle d’un nouvel ordre social issu de leurs propres délibérations et correspondant à leur désir d’égalité sociale et de liberté.

La fameuse formule de la première Internationale : La Libération des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes reste plus que jamais d’actualité.

Ce sont les « masses » et non les élites qui la réaliseront. ‒ Pierre Besnard.

MASSE (…Élite et Progrès). Dans la société actuelle Ferrière distingue trois catégories d’individus : 1° ceux qu’il appelle d’un nom générique : la masse, et qui acceptent de se soumettre à l’autorité ; 2° « des individualistes intransigeants qui ne jouent pas de rôle social immédiat ou ne jouent que le rôle négatif de contrepoids à l’égard des forces collectives unificatrices » ; 3° les élites : « meneurs, chefs, hommes de culture étendue ou spécialistes faisant autorité, tous ceux qui ont l’art de réunir en un faisceau les forces individuelles éparses ou qui seraient aptes à jouer ce rôle si leur valeur n’était pas méconnue ».

L’esprit des masses. Ce qui crée cet esprit, c’est d’abord l’identité des besoins. Pour que ces besoins soient satisfaits, il faut que l’individu commence par s’adapter à son milieu, la contrainte sociale intervient pour contribuer à cette adaptation, les masses elles-mêmes ne tolèrent pas les inadaptés : « Il faut, dit un proverbe populaire, hurler avec les loups ». Cette adaptation de l’individu à la société est facilitée par l’esprit d’imitation. Le conformisme social, ou, si l’on préfère, le conservatisme, caractérise les masses, qu’elles soient bourgeoises ou prolétariennes, et c’est pourquoi ces masses sont réfractaires aux changements brusques qui comportent une part d’inconnu et de risque. Les propagandes révolutionnaire et réactionnaire sont, à cause de cela, de peu d’effet sur les masses.

Contrainte, suggestion et imitation s’unissent pour créer chez l’homme de la masse « un fonds de réactions pareilles, d’usages pareils et d’opinions pareilles. » « Ceux qui imitent parfaitement, écrit Ingegnieros, les hommes médiocres, pensent avec le cerveau de ceux qui les entourent » ou, comme l’affirme Péguy, « veulent par volontés toutes faites ». « Ils sont en un sens les abeilles de la ruche ; ils vont de la vie à la mort à travers les obscures voies que la société a tracées pour eux, par des volontés à peine personnelles, que la conscience éclaire sans proprement les créer, écho en eux des impératifs collectifs, sorte de conformisme


social où il entre moins de réflexion que de discipline. » (Ch. Blondel)

L’homme de la masse est encore : imitatif, partant traditionaliste ; sentimental et par suite mystique, impulsif, changeant, irritable, facilement intolérant et autoritaire envers les plus faibles ; dominé par l’inconscient, n’ayant pas d’aptitude à observer les faits et les événements et à en tirer des conclusions justes.

Il ne faudrait pas tirer de tout ce qui précède des conclusions trop défavorables à la masse. « La continuité de la vie sociale serait impossible sans cette masse compacte d’hommes purement imitatifs, capables d’acquérir et de conserver toute l’expérience collective que la société leur transmet par l’éducation. L’homme médiocre n’invente rien, c’est certain, il ne dérange rien, ne brise rien, ne crée rien ; mais en revanche, il garde jalousement l’armature que la société a forgée durant des siècles sous la forme d’usages et de routines et défend ce patrimoine commun contre les entreprises des individus inadaptables. » (Ingegnieros).

Faute d’avoir compris les caractères de la masse, leurs causes et leur utilité, des militants qui avaient espéré tout autre chose se sont souvent découragés. Certains, comme Vallet, (La Révolution Prolétarienne, septembre 1925) ont conclu à la « faillite du syndicalisme » à « l’incapacité des classes ouvrières ». « Mon pessimisme, écrivait Vallet, vient de cette conviction de plus en plus forte qu’il en sera toujours ainsi ; que la masse est incapable de concevoir plus haut et plus grand ; qu’elle est juste en puissance d’opposer à l’ordre établi ce minimum de résistance réalisé par la poussée des besoins les plus élémentaires et les plus grossiers, disons-le. Ne pas crever tout à fait de faim : ruer dans les brancards quand le râtelier est trop vide. C’est tout. Quant à des aspirations à la justice et à un véritable ordre dans la production et la répartition, c’est une autre affaire : la classe ouvrière n’y songe pas. Elle ne souffre pas de l’ensemble du désordre économique. Elle ne s’indigne pas du chaos dans lequel le capitalisme se meut. Chaque individu et chaque groupe n’en aperçoit que ses répercussions fragmentaires et encore quand il est touché lui-même. Voilà l’infirmité foncière des masses, le vice rédhibitoire des classes ouvrières : ça peut se traduire par le mot Incapacité (incapacité intellectuelle, sentimentale, morale ; incapacité de révolte ; incapacité technique et politique à la fois). »

D’autres, tel Astié, attribuent tout le progrès social à l’élite, c’est-à-dire aux individus qu’il définit ainsi : Est de l’élite tout individu qui a une vie intérieure intense, qui pèse ses actions, ses pensées, qui les projette généreusement autour de lui, qui est arrivé à la conception de l’indulgence, de la bonté, de l’amour, du dévouement, du désintéressement, qui cherche à se cultiver et qui travaille suivant ses facultés pour être utile aux autres. » (Plus Loin ; novembre 1929).

Cet excès de pessimisme qui succède à un optimisme également exagéré n’est pas justifié. Tout d’abord, il n’y a pas, ainsi que nous le montrerons, de limite bien nette entre la masse et l’élite ; enfin les masses que nous connaissons constituent déjà un notable progrès sur les masses primitives.

Dans les masses prolétariennes, tout aussi bien que dans la bourgeoisie, les besoins se sont multipliés et différenciés et de ceci est résulté la multiplication et la différenciation des groupements. Notre société est bien plus complexe que la société primitive, elle se divise en une foule de groupes : politiques, économiques, professionnels, religieux ou antireligieux. Les individus qui font partie d’un grand nombre de ces groupes, pour la plupart choisis par eux, subissent des influences diverses qui assurent à chacun une certaine individualité ; trouvent en certains de ces groupes un soutien contre la tyrannie qui pourrait venir d’autres groupes. La