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responsables, proposés à l’admiration éternelle des foules, ont été mis au rang des dieux. Comment n’aurait-on pas chanté la gloire des rois souillés de crimes, des massacreurs dégouttant de sang, lorsqu’on faisait du Jéhovah biblique le Dieu de l’Univers ?

A l’historien occupé, avec plus ou moins d’indépendance, d’esprit et de volonté de vérité, à la recherche des événements, s’est ajouté l’historiographe, celui-ci « appointé pour écrire l’histoire » par de grands personnages dont il était le commensal et dont il ne pouvait être que le flagorneur, aux dépens de la vérité historique qu’il avait pour profession de déguiser en faveur de ses maîtres. Alain Chartier se donna le ridicule d’écrire qu’Agnès Sorel ne fut jamais la maîtresse de Charles VII, alors qu’au su de l’histoire quatre enfants étaient nés de leurs amours. Il n’est pas de monarque de qui on n’ait fait la légende dorée. Les Salomon, Cyrus, Alexandre, César, Constantin, Clovis, Charlemagne, Barberousse, François Ier, Charles Quint, Louis XIV, Pierre-le-Grand, Napoléon, ont été d’autant plus célébrés qu’ils portent la responsabilité de plus de crimes ou que les circonstances particulières à leurs temps ont permis de leur attribuer un mérite plus ou moins fabuleux. L’époque de Salomon fut la plus brillante de l’histoire du peuple juif ; on en a profité pour attribuer à ce monarque, d’ailleurs plus ou moins mythique, comme son temple qui n’aurait jamais existé, une sagesse que le Plutarque biblique est allé chercher en Égypte. La renommée la plus certaine de Salomon serait d’avoir fait à la reine de Saba des enfants dont les Ménélick éthiopiens se déclarent aujourd’hui les descendants. Le kalife Haroun-al-Rachid a, personnellement, bénéficié de l’exceptionnelle prospérité économique et de la véritable grandeur artistique de son époque ; mais il n’y fut pour rien. Son histoire politique, à laquelle il fut plus directement mêlé, est bien moins brillante. Un Henri IV, dont le plutarquisme a fait un « père du peuple », n’a laissé dans le peuple que le souvenir d’un gaillard inconstant et luxurieux, qui sentait le gousset, n’aurait pas été fâché que ses sujets puissent comme lui bien manger, mais qui n’en fut pas moins impitoyable aux braconniers et ouvrit la voie au pouvoir absolu de ses successeurs, par ses incessantes restrictions aux dernières libertés communales et nationales. Il fut le premier roi de France qui ne convoqua jamais les États Généraux.

Deux des mystifications du plutarquisme sont particulièrement intéressantes pour nous en ce qu’elles constituent l’armature de la société européenne et chrétienne dans laquelle nous vivons. Ce sont celles du « Siècle d’Auguste » et du « Siècle de Louis XIV ». Le siècle d’Auguste : apogée et déclin de la puissance romaine et naissance de Jésus ; liaison de l’ordre antique à son crépuscule et de l’ordre chrétien à son aurore. Le Siècle de Louis XIV : constitution de l’ordre moderne sur les bases étatistes et impérialistes que la Révolution Française renforcerait, après les avoir ébranlées et avoir menacé de les démolir. Le plutarquisme a fait des deux hommes, Auguste et Louis XIV, l’incarnation des deux époques, les protagonistes inspirés, surnaturels, les deus ex machina de toute la mécanique sociale de vingt siècles d’histoire.

L’histoire romaine tout entière, le tableau et l’exaltation des vertus romaines qu’on n’a jamais cessé de présenter, ont été une mystification continue dont les plus grands poètes et les plus grands artistes se sont faits les complices avec les historiens. Il y a toujours des politiciens verbeux pour célébrer l’amour de la liberté et de la justice chez les Romains qui le possédèrent et le pratiquèrent si peu, et la prétendue démocratie romaine qui ne fut que tyrannie impérialiste et débauche ochlocratique. L’histoire romaine, telle que nous la connaissons, n’a été écrite qu’à partir du IIe siècle avant J.-C., sous l’influence d’annalistes n’ayant eu


aucune connaissance certaine des faits antérieurs, toutes les archives de Rome ayant été détruites par les Gaulois lorsqu’ils avaient fait le sac de la ville en 390. On peut dire que cette histoire fut imaginée par les Grecs Polybe, Plutarque, Appien, ses premiers écrivains, puis par les latins Salluste, Tite Live, Tacite. Tout leur souci, même celui des Grecs, fut d’exalter la puissance romaine jusque dans ses pires fautes, de justifier le fait accompli si néfaste qu’eussent été ses conséquences. Le plutarquisme n’a pas changé de voie depuis ce brave homme de Plutarque qui, plein de bonnes intentions, ne se doutait pas du mal qu’il ferait au monde. Il n’a pas cessé depuis de tresser des couronnes à l’insanité, d’élever des temples à la sottise et des arcs de triomphe aux assassins.

Le plutarquisme veut que le génie des rois ait produit les grands hommes. La vérité est plutôt que la sottise des rois a étouffé le génie des grands hommes. N’importe quel imbécile couronné — et on sait s’il y en a eu dans tous les pays, même parmi les quarante rois qui, dit-on, « ont fait la France » — peut faire à son gré des princes, des ministres, des maréchaux. Lui-même, ses frères et ses cousins, sont tout cela en venant au monde. Mais il lui est impossible de faire un seul homme de pensée. Napoléon aurait voulu avoir un Corneille sous son règne ; il n’eut qu’un Luce de Lancival. Auguste tua Cicéron, mais, quoiqu’en ait dit Boileau, il ne fit pas plus Virgile que Louis XIV ne fit Racine. Auguste et Louis XIV, tous deux mouches du coche, bénéficièrent de la gloire de leurs siècles pour voiler des turpitudes qui furent, elles, bien à eux. N’est-on pas allé jusqu’à dire que Napoléon débarquant à l’île d’Aix fit pousser des immortelles sous ses pas ? Le plutarquisme a planté des bégonias dans toute l’histoire.

Auguste, qu’on s’est efforcé de montrer vertueux, vivait dans l’inceste. Le « simple et magnanime Auguste » est un cliché fabriqué pour faire oublier le sanglant Octave qu’il fut avant de ceindre sa couronne d’empereur-démocrate. Chateaubriand a dit : « Il avait à la fois l’habileté et la médiocrité nécessaires au maniement des affaires qui se détruisent également par l’entière sottise ou par la complète supériorité. » (Études historiques.) L’empire romain, en supprimant les libertés républicaines, supprima aussi la liberté des gens de lettres. Jusque-là, le théâtre leur avait permis de vivre de leur plume ; lorsque l’empire remplaça le théâtre par le cirque, les poètes furent réduits aux libéralités dégradantes des Mécènes. Le plutarquisme a chanté les prétendues largesses d’Auguste pour Horace et Virgile, et Sainte Beuve a laissé entendre que l’Enéide avait été un ouvrage « commandé » à Virgile par l’empereur. En fait, Virgile avait été dépouillé par la victoire d’Octave-Auguste, comme l’avaient été Tibulle et Properce, et Horace, ancien esclave, soldat de Brutus, avait tremblé pour sa vie. Tous deux durent se tenir pour très heureux de n’avoir pas été égorgé !’! comme Cicéron et Cassius de Parme, ou proscrits comme Varron. Auguste ayant bien voulu rendre à Virgile la terre qu’il lui avait volée, fut sacré grand bienfaiteur du poète par la postérité ; mais les rapports du poète et de l’empereur demeurèrent lointains, de même que ceux d’Horace. Si tous deux eurent la faiblesse de comparer l’impérator à Apollon, ce fut pour les besoins de leur sécurité.

Avec Louis XIV, le plutarquisme a été encore plus farci d’imposture. Chose curieuse, c’est au sceptique, au pyrrhonien Voltaire qu’on doit la mystification du Siècle de Louis XIV. Or, comme l’a observé E. Despois, si l’on appelle ainsi le XVIIe siècle, on ne peut ne pas remarquer que ce qu’il a eu de plus glorieux s’était déjà produit lorsque Louis XIV commença à régner par lui-même, en 1661. Le philosophe Descartes était mort en Suède en 1650 ; le peintre Lesueur n’était plus depuis