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1655. Balzac, Voiture, Vaugelas, étaient également morts. Pascal allait disparaître en 1662. Poussin, exilé à Rome par les cabales, finirait sa carrière en 1665. Corneille avait achevé son œuvre depuis longtemps, mais le plutarquisme n’en ressasse pas moins le cliché venu de Racine : « La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne du plus grand de ses rois, a fleuri le plus grand de ses poètes. » Molière, La Fontaine, Boileau, Racine, Bossuet, étaient en pleine maturité ; leur formation ne pouvait rien devoir au monarque qui n’arrivait que pour placer sur sa tête la couronne de leur gloire. Il semble qu’au contraire l’avènement de ce roi médiocre ait fait tarir la source du génie si abondante avant lui. Les Colbert, Louvois, Condé, Turenne, formés aussi avant son règne, ne furent pas choisis par lui ; ils furent imposés par les événements. Lorsqu’il dut faire choix des ministres et des hommes de guerre qui les remplacerait, il ne sut distinguer que des Chamillart et des Villeroy. Il sacrifia Vauban, le plus grand des ingénieurs et l’un des meilleurs hommes de l’époque, à ce Chamillart dont on dit quand il mourut :

« Ci gît le fameux Chamillart,
De son roi le protonotaire,
Qui fut un héros au billard,
Un zéro dans le ministère. »

A Mohère, Louis XIV préféra le bouffon Scaramouche. La troupe de Molière ne recevait que 7.000 livres de subvention ; celle de Scaramouche jouissait de 15.000 livres de pension. Ce fut Boileau qui apprit à Louis XIV que Molière « était le plus rare écrivain de son temps ». Le Grand Roi ne s’en était pas aperçu et ne le crut qu’à moitié ; il continua à préférer Scaramouche. Sur son ordre, l’Église fit de pompeuses funérailles à ce pitre, tandis que Molière fut enterré de nuit, presque furtivement, et faillit ne pas avoir de sépulture. Auprès de ce roi, qui ne voulait dans son entourage que des courtisans et des flagorneurs, Molière ne pouvait être à son aise, pas plus que La Fontaine, Puget, Colbert, Vauban, La Bruyère, Fénelon. Seuls Racine, La Bruyère et Fénelon sont véritablement du règne de Louis XIV, et seul Racine subit son ascendant ; il n’eut pas à s’en louer, car ce ne fut que pour voir diminuer son génie et pour arriver à une disgrâce qui le tua. La Bruyère ne connut son temps que pour en faire une profonde satire. Fénelon ne dut rien à son époque ; méprisant les conquêtes et la cour, protestant contre la misère publique, il fit figure d’hérétique. Le roi ne l’aima pas, lui préférant Bossuet qui avait salué en lui un nouveau Constantin, un nouveau Charlemagne, quand il avait commis le crime de révoquer l’Edit de Nantes, et qui avait abaissé son génie oratoire au niveau du pharisaïsme de la cour. Chez presque tous ceux qui se formèrent sous le règne et eussent pu réellement être influencés par lui, ce fut la stérilité ou la médiocrité des Fontenelle et des J.-B. Rousseau, allant jusqu’à la « platitude absolue » de Campistron. Le seul lustre de la fin du règne fut dans la comédie des Regnard, Dancourt, Lesage, non pour célébrer l’ordre d’une royauté décrépite qui s’effondrait dans l’hypocrisie dévote, mais pour railler ses faisandages, « valets escrocs, financiers ridicules, coquettes effrontées, gentilshommes aux gages de quelque vieille débauchée », (E Despois), et préluder ainsi à l’œuvre de critique des philosophes encyclopédistes. Le Frontin, de Turcaret, en 1709, annonçait Figaro. En même temps, le fameux « Grand Siècle », débordant sur les quinze premières années du xviiie, aggravait la désolation d’une France pillée, dévastée, ruinée par la guerre, l’invasion, la banqueroute, la famine, réduite à l’épouvantable misère sur laquelle les Saint Simon, Vauban, Fénelon, La Bruyère, une foule de rapports d’intendants et de gouverneurs des provinces, de pamphlets et de libelles, avaient inutilement appelé l’attention du stupide Roi Soleil.


La gloire de Louis XIV fut toute théâtrale. Gloire d’apparat d’un cabotin royal dont l’esprit était aussi noir que les pieds, des pieds qu’il ne lavait jamais !… Magnificence criminelle qui faisait construire le palais de Versailles et ruinait la France. Louis XIV ne justifia que trop la haine justicière qui se manifesta contre lui et se traduisit à sa mort par des imprécations dont des centaines de vers, parmi lesquels les suivants ne furent pas les plus féroces, donnèrent le ton :

« Ci gît le roi des mallotiers,
Le partisan des usuriers,
L’esclave d’une indigne femme,
L’ennemi juré de la paix.
Ne priez point Dieu pour son âme,
Un tel monstre n’en eut jamais. »

Sa mort fut « une joie universelle », a dit Voltaire. Massillon, prononçant l’oraison funèbre du personnage, ne put s’empêcher de dire, devant toute la cour rassemblée : « … Triste souvenir de nos victoires, que nous rappelez-vous ? Monuments superbes, élevés au milieu de nos places publiques pour en immortaliser la mémoire, que rappellerez-vous à nos neveux ?… Vous leur rappellerez un siècle entier d’horreur et de carnage… Nos campagnes désertes, et au lieu des trésors qu’elles renferment dans leur sein, n’offrant plus que des ronces au petit nombre des laboureurs forcés de les négliger ; nos villes désolées ; nos peuples épuisés ; les arts à la fin sans émulation ; le commerce languissant. » Non seulement Louis XIV n’avait jamais rien fait pour le peuple, mais il avait tout fait pour aggraver la servitude et la misère où il vivait depuis toujours. Les avertissements n’avaient pourtant pas manqué. En 1661, première année du règne, le médecin Guy Patin avait déjà écrit : « On parle fort, au Louvre, de bals, de ballets et de réjouissances, mais on ne dit rien de soulager le peuple qui meurt de misère. » Dès la même année, Bossuet qui serait le plus empressé des thuriféraires royaux, avait dit les devoirs des rois et des nobles devant la détresse populaire. De toutes les provinces les cris de cette détresse n’avaient cessé d’arriver à la cour durant cinquante ans, mais seule la brutalité de la soldatesque chargée de la police y avait répondu. La Bretagne avait eu, en 1675, la primeur des horreurs que le Palatinat devait connaître douze ans plus tard. Mme de Sévigné avait dépeint les exploits des soldats voleurs et pillards et écrit particulièrement ceci : « Ils mirent, l’autre jour, un petit enfant à la broche ! » (Lettre du 30 octobre 1675). Les Commissaires du Roi avaient dit dans leurs rapports, en 1687 : « Il n’y a presque plus de laboureurs aisés… il n’y a plus que de pauvres métayers qui n’ont rien… Il y a beaucoup moins d’écoliers dans les collèges qu’il n’y en avait autrefois, parce qu’il y a beaucoup moins de gens qui aient de quoi faire étudier leurs enfants. » Les soldats eux-mêmes, malgré le pillage, allaient « presque tout nus, sans bas, sans souliers, n’ayant qu’un mauvais jupon et haut de chausses de toile », écrivait l’Intendant de Montauban en 1693. Soldatesque digne de Callot on la chercherait vainement sur les champs de bataille peints par Vander Meulen, où le Roi Soleil et ses satellites font de l’équitation. Boisguillebert constatait, dans son Détail de la France, en 1907 : « C’est un fait qui ne peut être contesté que plus de la moitié de la France est en friche ou mal cultivée, c’est-à-dire beaucoup moins qu’elle ne pourrait être et même qu’elle n’était autrefois… » Après 1709, année d’un terrible hiver, la famine avait été permanente. Il n’y avait plus eu d’argent, même pour payer les appointements des officiers et ravitailler l’armée ; mais, malgré ce, Louis XIV n’avait pas cessé de faire la guerre. Il la fit jusqu’en 1713. De 1685 à 1715, la population de la France a diminué d’un million d’habitants.

Telle est l’histoire, très rapidement esquissée, de ce