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fameux « Grand Siècle » qui trouve toujours, pour plutarquiser a son sujet, des courtisans d’académie, de vieux croûtons universitaires et le pauvre troupeau’des « imbibés », comme dit Mme Gyp, de doctrine maurrassienne. Ils n’ont toutefois plus guère d’arguments, en faveur de leur Roi Soleil, que la protection « éclairée et généreuse » qu’il aurait accordée à l’industrie, aux arts et aux lettres. Or, là encore le plutarquisme a trop fait des siennes. Que pouvait faire pour l’industrie ce roi qui chassait du pays ses meilleurs artisans par la révocation de l’Edit de Nantes ? Lavisse a écrit : « Les sommes données en assistance aux manufactures sont médiocres en comparaison de celles que dévorent les bâtiments ; et elles deviennent insignifiantes les années de guerre. » Pour les arts et les lettres, nous avons vu de quelles lumières personnelles Louis XIV avait été capable de les « éclairer ». Sa générosité fut au niveau de ses lumières. Il fit encore moins que ses prédécesseurs, si l’on tient compte que beaucoup plus qu’eux il eut besoin de flagorneurs pour célébrer sa gloire. Il les paya, comme les avaient payés les autres, non selon leur talent, mais selon leur servilité. Dès qu’ils avaient formé une cour autour d’eux, les rois avaient été obligés d’entretenir des parasites thuriféraires. Les Valois les avaient rémunérés surtout avec des abbayes. Sous Louis XIII fut établi l’usage régulier des pensions par Richelieu, ministre convaincu de son génie poétique, qui créa l’Académie Française pour s’honorer lui-même en honorant ceux qu’il prétendait égaler. Mazarin continua l’usage pour des fins moins remarquables ; il avait besoin de plumitifs pour riposter aux Mazarinades. Colbert, sous Louis XIV, voulut encourager les Lettres sans y entendre plus que lui. Il s’en remit d’abord à un grotesque M. Costar qui déclara Chapelain « premier poète du monde pour l’héroïque », titre dont Chapelain se garda bien de se découronner lorsqu’il fit lui-même la liste des pensions pour l’année 1663 et s’inscrivit pour 3.000 livres. C’était le tarif des Godefroi, Dauvrier, Rourzeis, Mézeray, aussi plats écrivains que Chapelain, alors que Corneille n’avait que 2.000 livres, Molière 1.000 et Racine 800. Louis XIV estimait moins Corneille, Molière et Racine que son « capitaine des levrettes de la chambre » qui touchait 2.400 livres. En 1673, Corneille se vit supprimer toute pension. Agé alors de soixante sept ans et chargé de famille, il vivrait jusqu’en 1684 complètement oublié du roi « protecteur des lettres ». En 1680, les pensions furent complètement supprimées. En 1669, année où elles avaient été les plus élevées, elle n’avaient pas dépassé 112.000 livres. La Convention devait, en l’an III, voter 600.000 livres pour secourir les gens de mérite abandonnés par la royauté et, parmi eux, une parente de Corneille, fille de celle que Voltaire avait dotée. Qu’on mette en balance les 100.000 livres de pensions littéraires annuelles, descendues à 57.000 en 1675, et qui ne furent distribuées que pendant seize ans, avec les centaines de millions que les sangsues de la royauté, ses favoris et ses catins, surent lui soutirer pour l’avilir et le déshonorer pendant cinquante ans.

Le plutarquisme a créé la légende du « bon tyran », ou plutôt, il n’a eu qu’à l’exploiter, l’ayant trouvée toute faite. Les peuples crédules et convaincus que les rois leur étaient envoyés par Dieu pour faire leur bonheur, étaient toujours pleins d’espérance et d’allégresse à chaque nouvel avènement. « Que de fois se renouvela l’illusion du bon tyran réalisant l’idéal de la liberté et de l’égalité des citoyens », le bon peuple ignorant que « ces trésors seront conquis, ils ne seront pas donnés » (E. Reclus). C’est ainsi qu’à la mort de Louis XIV moqué de la cour et maudit du peuple, son successeur, Louis XV, fut appelé le « Bien Aimé », jusqu’au jour où l’on s’aperçut qu’il n’était qu’un monstre d’égoïsme et de perversité. Les hommes de lettres du temps, et particulièrement Voltaire, contribuèrent au XVIIIe siècle à répandre la légende du « bon tyran »,


grisés qu’ils furent trop souvent par le protectorat qu’étendaient sur eux de prétendus rois-philosophes. Voltaire se décida pourtant à écrire à Frédéric II qu’il se « moquait du monde » quand il faisait étalage de son respect de la justice, dans le même temps où il s’emparait de la Silésie et la livrait au pillage. C’est ce Frédéric, « ami du genre humain », qui ne voyait dans le peuple « qu’une masse imbécile faite pour être menée par ceux qui se donnent la peine de la tromper ». Le landgrave Frédéric de Hesse-Cassel, non moins « philosophe » que Frédéric II, était un marchand d’hommes qui avait plus de soldats que de sujets et les vendait aux États étrangers. Il fournit ainsi 12.000 hommes à l’Angleterre pour faire la guerre d’Amérique, en 1781. Diderot, si peu courtisan qu’il fut, se laissa circonvenir par la Grande Catherine de Russie qui fut la putain royale la plus dévergondée et la plus criminelle que le monde connut jamais.

Pour les besoins de sa puissance immorale et malfaisante, le « bon tyran », si bien animé qu’il puisse être, par une intelligence et une générosité personnelles, ne peut que voir ses efforts « réduits à néant par les appétits et les caprices des parasites de la cour et des privilégiés de toute espèce qui pullulent autour des églises et des palais ! » (E. Reclus). Ce fut le cas, dans l’antiquité, pour les Marc Aurèle, les Julien, les Majorien, qui auraient pu être de « bons tyrans » sans leur entourage. Le plutarquisme d’église a fait un saint de Constantin qui fut le plus astucieux et l’un des plus criminels parmi les empereurs romains ; il l’a appelé « le Grand ». Il a, par contre, appelé « l’Apostat » ce Julien qui fut le plus digne de tous. Ce fut aussi le cas de certains papes qui étaient de vrais chrétiens, mais durent céder aux influences et aux intrigues de leur clergé sous peine d’être assassinés comme il arriva à tant d’entre-eux. Suivant les intérêts en jeu pour la défense de l’ordre, le plutarquisme a auréolé les uns, méprisé les autres, à l’encontre de toute vérité. Il a fait ainsi un Charles le Mauvais d’un prince qui n’était pas plus mauvais qu’un Jean le Bon. Titus qui détruisit Jérusalem et fit massacrer onze cent mille Juifs, fut appelé : « les délices du genre humain » ! Tacite trouva moyen d’idéaliser Tibère et Néron ! Le chef-d’œuvre du plutarquisme a été de faire magnifier par les descendants des Gaulois les Césars qui firent de la Gaule une province romaine, y tuèrent l’esprit de liberté comme ils l’avaient tué à Rome, réduisirent cette Gaule à l’impuissance devant les invasions barbares et y préparèrent l’asservissement des esprits à l’ordre chrétien succédant à l’ordre romain. Le plutarquisme peut faire sienne la formule des gladiateurs antiques : « Ave Caesar, morituri te salutant ! » — César, ceux qui vont mourir te saluent ! — En 1914-1918, ils ont été dix millions qui sont allés se faire tuer en saluant les Césars de l’impérialisme moderne maquillés en idoles du Droit et de la Civilisation.

Le plutarquisme dit, avec V. Hugo :

« Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie… »

Et il fait de cette litanie l’inscription lapidaire de cent mille monuments aux morts de la guerre. Mais l’histoire vraie dit, avec A. France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. » On le sait ; on ne se laisse pas moins toujours plutarquiser, tant est puissant le prestige de l’ordre que soutient le plutarquisme. L’histoire officielle refuse de découvrir les véritables responsabilités de la dernière guerre. Il faut que, même contre toute évidence, ces responsabilités appartiennent aux vaincus. « Vœ Victis ! » a-t-on dit, au nom du Droit et de la Civilisation, comme le disait Brennus, il y a deux mille ans, au nom de la Force. Vainqueurs et vaincus continuent à décréter que les pourvoyeurs de charniers ont « bien mérité de la patrie ! » On se laisse préparer pour la « prochaine »,