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en particulier ceux de Delphes, d’Olympie, de Délos, jouissaient d’un renom prodigieux. Fort tolérants en matière théologique, dans l’ensemble, les hellènes persécuteront, néanmoins, Anaxagore parce qu’il doutait des dieux ; ils tueront Socrate qui les raillait. Nous avons parlé ailleurs de la religion romaine (voir Paganisme) et nous avons montré comment elle se transforma sous l’influence de la mythologie grecque.

Trois religions monothéistes, le Judaïsme, le Christianisme, le Mahométisme, triompheront plus tard des cultes polythéistes, dans maintes régions du globe. Elles n’ont pu les faire disparaître complètement ; c’est par centaines de millions que se comptent encore les partisans du Bouddhisme, du Brahmanisme, du Fétichisme. Et, si l’on examine attentivement les dogmes chrétiens, ceux du catholicisme en particulier, on y découvre de nombreux vestiges du polythéisme. Dieu est unique, mais on le suppose composé de trois personnes ; l’adoration du pain eucharistique rappelle le culte des anciennes idoles ; la communion, qui consisterait, d’après les fidèles, à manger la chair de Jésus, fut comparée, avec raison, par Saint Cyrille, à un banquet de cannibales. De son côté, Saint Augustin déclare « que dévorer cette chair paraît plus affreux que de tuer un homme ». Comme la pâque juive, qu’elle a continuée en la transformant, la pâque chrétienne découle en droite ligne des vieilles croyances totémiques. Pour leur avoir dit ce que je pensais de l’eucharistie, un jour de première communion, les prêtres espagnols, saisis de colère, ordonnèrent des prières expiatoires et me dénoncèrent aux tribunaux. Ils ne purent m’accuser d’avoir falsifié les textes des Pères de l’Église qui démontraient l’exactitude de ma conception. — L. Barbedette.


POLITICIEN. — Voir Politique.


POLITIQUE. La politique est la science ou l’art de gouverner un État. M. A. Lichtenberger a fait la distinction suivante : la science politique est « l’étude des phénomènes politiques en vue de la recherche des lois qui les régissent » ; l’art politique est « leur étude en vue de la recherche et de la découverte des moyens de les modifier et de les accommoder au mieux aux intérêts des citoyens ou de l’État ». Mais « cette distinction est pratiquement inutile » (Grande Encyclopédie). Nous ne nous en occuperons donc pas, d’autant plus que ce n’est pas de la façon académique qui fait de la politique, soit une science, soit un art, que nous l’envisagerons. Il y a, pour les travailleurs, des nécessités qui les invitent impérieusement à ne pas aller se perdre dans les régions stratosphériques où la politique sort de la pratique ; ils risqueraient de retomber un peu trop brutalement dans les réalités si souvent bourbeuses où ils sont contraints de vivre. Tenons-nous donc dans le domaine de ces réalités, celui de l’observation et de l’expérience des faits ; il est suffisamment démonstratif pour nous.

Des gens qui ont fait un usage plus ou moins cynique de la politique en ont dit les choses suivantes : « Qui dit politique dit presque coquinerie. » (Frédéric II) ; « Tout le secret de la politique consiste à mentir à propos. » (Mme de Pompadour) ; « Entre la politique et la justice, toute intelligence est corruptrice, tout contact est pestilentiel. » (Guizot). Cela n’a pas empêché ces auteurs, et bien d’autres qui n’ont pas dit moins de mal de la politique, d’en faire leur métier. D’autres, qui l’ont simplement observée, n’en ont pas mieux parlé. Ibsen disait : « Je ne crois pas que la politique soit capable d’affranchir les esprits et je n’ai guère confiance dans le désintéressement de ceux qui ont le pouvoir entre leurs mains. » Et M. Suarès : « Tout système politique est un mensonge que les habiles préparent à l’usage des sots. Et la mauvaise foi ne corrige pas la sottise, loin de là, elle l’accomplit. » Arrêtons là nos


citations ; nous pourrions en reproduire un volume d’aussi caractéristiques.

La politique est, à nos yeux, la plus grave et la plus malfaisante des créations artificielles de la métaphysique sociale présidant à l’exploitation de l’homme par l’homme. Elle est la justification mensongère, le mécanisme arbitraire de l’incorporation et de l’asservissement de l’individu dans un état social qu’il n’a pas eu la liberté de choisir, et dont il n’a pas la liberté de s’abstraire. Elle est le système qui tient l’homme en tutelle permanente, soit qu’elle lui impose l’obligation d’obéir sans discussion à la volonté d’autrui — autocratie, — soit qu’elle lui fasse croire qu’en obéissant à autrui il n’obéit qu’à lui-même — démocratie. Elle est, de toutes les façons, le moyen qui enlève à l’individu le gouvernement de lui-même pour le remettre à une autorité ayant reçu, soi-disant, d’une puissance supérieure, ou des hommes eux-mêmes, la délégation du gouvernement de tous.

Gouverner, c’est user plus ou moins abusivement de l’autorité. La politique, quelle que soit sa formule, n’est jamais que « le principe de l’autorité de l’État » (A. Lichtenberger), c’est-à-dire la science, on l’art, d’exercer l’autorité, d’imposer à l’individu une volonté étrangère à la sienne. Elle ne pourra être autre chose tant que les hommes ne sauront pas former une société où il n’y aura plus ni gouvernants ni gouvernés, et dans laquelle ils vivront librement en n’admettant dans leurs rapports sociaux que les seules associations d’affinités et d’intérêts — anarchie.

Nous ne décrirons pas tous les aspects qu’a eus la politique ; ce serait écrire l’histoire sociale de l’humanité, depuis le jour où l’autorité s’est manifestée sous sa première forme. Nous examinerons seulement, et très rapidement, ses divers systèmes, en insistant cependant sur la formation de la politique actuelle, pour montrer que, s’ils sont souvent très différents et en opposition complète de principes, ils ne sont que des pisaller plus ou moins supportables suivant leur degré d’autorité. Comme toutes les religions, toutes les morales, toutes les philosophies, qui sont d’ailleurs de la politique quand elles passent du domaine de la spéculation individuelle dans la vie publique, tous les systèmes politiques, quand ils arrivent à dominer, aboutissent au même résultat : « Tous, quels qu’ils soient, se transforment si complètement dans la lutte, qu’après la victoire il ne leur reste d’eux-mêmes que leur nom et quelques symboles de leur pensée perdue. » (A. France). Plus simplement, A. Karr a constaté : « En politique, plus ça change, plus c’est la même chose. » Après chaque changement, on peut chanter, comme la Fille de Madame Angot :

« C’n’était pas la peine, assurément,
De changer de gouvernement ! »

Les formes de la politique varient avec celles de l’État, sa représentation et sa puissance ; mais monarchie ne comporte pas indubitablement tyrannie, pas plus que république ne comporte liberté. Il y a des monarchies libérales et des républiques dictatoriales. Il y a l’exaltation de l’idée de « l’État au-dessus de tout », sa prédominance exclusive sur l’individu, dans la dictature du prolétariat comme dans celle d’un Louis XIV, d’un Napoléon ou d’un Mussolini disant : « L’État, c’est moi ! » Il peut y avoir minimum de sujétion à l’État, maximum de liberté individuelle, dans des monarchies comme dans des républiques. Étatistes, fédéralistes individualistes, se manifestent également dans toutes les formes de la politique, et leurs théories arrivent très souvent à se mêler au point de se confondre pour la plus grande satisfaction des fabricants de cette logomachie qui fait la rhétorique politicienne.

On a attribué à Voltaire ce mot : « Quand le premier coquin rencontra le premier imbécile, la religion fut