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modération. Le parti socialiste n’a pas cherché à entraver l’action essentielle du gouvernement. » Et dans le Populaire, journal du parti socialiste, ce parti montrait lui-même, par la plume de M. Emile Kahn, dans quelle impasse le parlementarisme l’avait engagé : « L’opposition de combat, c’est un magnifique article de journal. Cela ne répond pas à la réalité. Depuis que le ministère Tardieu est au pouvoir, notre groupe parlementaire est contraint de mener une opposition de résignation que j’appellerai une opposition de collaboration »… A part cela, on ne « participe » pas !

En temps d’élections, la chose est pire. La politique socialiste en arrive à renier totalement la lutte de classe. L’union prolétarienne n’a plus de sens pour elle ; c’est sous cette chose vague, et qui n’a plus aucun sens depuis longtemps, appelée « alliance républicaine », qu’elle cherche à recueillir le plus de suffrages par des pactes formés, le plus souvent contre ceux qui sont plus à gauche qu’elle, avec ceux qui sont plus à droite. Comme tous les partis se réclament aujourd’hui de la République, on sait ce qu’on risque de rencontrer au coin du bois de cette alliance. Le socialisme dit qu’il défend en la circonstance les « idées démocratiques » ; mais il n’est aucun de la douzaine de « partis républicains » existant aujourd’hui qui ne prétende les défendre avec le même zèle. En 1910, les socialistes écrivaient des choses comme celles-ci : « Le public ouvrier et paysan ne voit pas très bien ce que les réactionnaires pour de bon pourraient bien faire de pire que les radicaux… En dénonçant l’impuissance et la banqueroute du parti radical, en flétrissant son cynisme et les écœurants procédés du même parti politique, le parti socialiste ne fait le jeu d’aucune réaction… » (Paul Faure, Le Travailleur du Centre, 20 mars 1910). Aujourd’hui, ils font alliance avec les dits radicaux et ceux qui disent, et ne cessent pas de dire que tous se valent, plongés qu’ils sont dans la « pourriture parlementaire », passent pour des hargneux, des aigris, des jaloux, quand ce n’est pas pour des vendus à qui on demande aimablement combien la réaction les a payés !… Les adversaires du parlementarisme ne comprennent rien, dit-on, aux réalités. Ceux qui en vivent, les socialistes parlementaires entre autres, les comprennent, eux, les réalités. Comme le Ventru de Béranger, ils savent comment on revient « gras et fleuri » sans avoir couru les risques d’une révolution que seuls les « primaires » de leur parti réclament encore.

Pourquoi le parti socialiste jette-t-il ainsi par dessus bord, avec tant de désinvolture, la doctrine marxiste ? On pourrait croire qu’il lui a gardé la vieille dent de ces « sociaux-démocrates » que Marx dénonça et flétrit plus et mieux que personne. Mais la raison est autre. Le rapporteur de la question électorale au dernier congrès socialiste a pu l’exprimer ainsi sans soulever des huées générales : « Afin d’obtenir le plus d’électeurs et le plus d’élus, j’ai dressé notre programme électoral comme font les grands magasiniers qui, pour attirer et allécher les clients, confectionnent des séries d’articles réclames ! » L’aveu est ici complètement dépouillé d’artifices. Ce n’est pas avec « l’article » marxiste qu’on « attire et allèche les clients » de la boutique électorale. Aussi, le résultat est-il, et il sera tant que durera le régime parlementaire, celui-ci : « République, dictature, royauté, empire, que signifient ces titres dont les régimes se parent, que comptent, dans les démocraties, les voix des électeurs, quand les lendemains des gouvernements et des peuples se décident dans une région où les ministres et les dictateurs n’ont pas accès et où quelques douzaines de personnages sans mandat manient l’épargne, distribuent le crédit au gré de leurs esprits faillibles, manœuvrent les cabinets travaillistes aussi aisément que les conservateurs, et n’avertissent les nations des opérations qu’ils ont faites en leur nom


que par le bruit soudain de leurs faillites. » (H. de Jouvenel).

Ce qu’on appelle la « souveraineté » du peuple n’est donc que l’abandon de sa volonté et de ses droits, par le moyen du parlementarisme, au bon plaisir de ses maîtres. Proudhon a dénoncé la « confusion de la volonté sociale avec le suffrage universel et la substitution de celui-ci à celle-là » dans des termes qui devraient faire réfléchir les électeurs qui en sont capables. Il a écrit ceci : « Que le suffrage universel, c’est-à-dire une idée individualiste adoptée par la majorité du peuple, s’exerce d’une manière tacite ou formelle, peu importe. Dès lors qu’il devient la loi de la nation, il doit arriver infailliblement que la volonté sociale soit viciée dans ses manifestations légitimes et peu à peu anéantie. C’est ce qui arrive lorsque le peuple, prenant l’action par masse pour l’action sociale, l’uniformité disciplinaire pour l’unité organique, le prestige monarchique, dictatorial, triomphal, pour la richesse, la grandeur et la gloire, finit en se donnant un dépositaire de sa pensée et de son pouvoir, par détruire son propre organisme et se réduire, suivant l’expression de Napoléon, à l’état de poussière !… » On ne peut mieux démontrer que la théorie du « peuple souverain » est une mystification. Elle l’est encore plus dans les faits.

Il ne peut pas y avoir souveraineté du peuple quand le peuple a, au-dessus de lui, des maîtres. II n’y a de souveraineté que celle de ces maîtres qui exploitent le peuple à leur gré. Ses maîtres commencent d’abord par le faire voter suivant leurs intérêts. Tout un système de pression et de terreur est en main des patrons, des curés, de tous les dirigeants temporels et spirituels contre les électeurs soumis à leur autorité. On prive de travail ou de la communion l’ouvrier mal votant. S’il s’en moque pour lui, ce sont sa femme et ses enfants qui sont atteints. Toute une organisation de battage, de trompe l’œil, d’intimidation, de « pots de vin » et de « pots au feu », accompagne le candidat riche envahissant une circonscription avec des « nervis » solides qui lui font une garde du corps et sont pourvus de triques à l’usage des contradicteurs, d’argent pour les ivrognes dont la conscience politique a besoin d’alcools variés pour se révéler… On ne peut pas être candidat d’un parti, même socialiste, si l’on n’a pas les moyens de payer son élection. E. de Goncourt constatait : « Dans les sociétés corrompues, on vante la probité, mais elle se morfond dans la misère. » Elle se morfond encore plus dans l’impossibilité de l’action. Dans les partis politiques corrompus, et ils le sont tous, on ne vante même pas la probité ; on la méprise et on la combat. N’est-elle pas un reproche — pour ne pas dire un remords — pour tous les aventuriers, les « resquilleurs » et les « monte-en-l’air » de la politique enrichis par toutes sortes de rapines ? Et le silence au candidat pauvre est imposé comme à l’électeur pauvre, qui sont probes tous deux, surtout par cette presse qui se prétend « libre », mais qui ne parle que pour celui qui la paie, pour le malfaiteur qui peut payer contre l’honnête homme qui n’en a pas les moyens. Le « peuple souverain » est dominé, « mis en boîte », dans les réunions électorales où les candidats se présentent comme des Rédempteurs du monde, par une foule de braillards aussi corrompus que ceux qui les emploient, qui attendent de leur candidat dont ils ont souvent financé l’élection, des décorations, des adjudications, des bureaux de tabacs, des autorisations aussi illégales que productives, des emplois de budgétivores et cent autres choses où ils étaleront, dans le plus doux et le plus rémunéré des « farniente », la récompense de leur zèle démocratique et l’insolence de coquins qui se savent protégés auprès des tribunaux. C’est ainsi que se fait le choix des « meilleurs » dans la démocratie.

Et il y a la candidature officielle du gouvernement,