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PAT
1980


ciation de chacun, lorsque la religion n’est plus assez puissante pour courber l’homme sous son joug. Aussi : « On n’aima sa patrie qu’autant qu’on aimait le régime politique qui y prévalait momentanément ; celui qui en trouvait les lois mauvaises n’avait plus rien qui l’attachât à elle. » Il arriva ce qui arrive aux époques de libre examen : on discuta la patrie. « L’opinion de chaque homme lui fut plus sacrée que sa patrie, et le triomphe de sa faction lui devint beaucoup plus cher que la grandeur ou la gloire de sa cité. Chacun en vint à préférer à sa ville natale, s’il n’y trouvait pas les institutions qu’il aimait, telle autre ville où il voyait ces institutions en vigueur. On commença alors à émigrer plus volontiers ; on redouta moins l’exil. Qu’importait-il d’être exclu du prytanée et d’être privé de l’eau lustrale ? On ne pensait plus guère aux dieux protecteurs, et l’on s’accoutumait facilement à se passer de la patrie. De là à s’armer contre elle, il n’y avait pas très loin. »

Dans la société, apparaissait la notion de classe, et cette notion, plus juste, se substituait peu à peu à celle de la patrie. Aristocratie et démocratie — possédants et plèbe — riches et pauvres — division naturelle des hommes tant que ne sera pas réalisée l’anarchie ! « On ne distinguait plus, pour toute l’Italie et pour toute la Grèce, que deux groupes d’hommes : d’une part, une classe aristocratique ; de l’autre, un parti populaire. » Sans doute, la question sociale ne se posait pas avec la même netteté que de nos jours, sans doute les prolétaires « allaient chaque matin saluer les riches et leur demander la nourriture du jour », sans doute ils s’estimaient trop souvent satisfaits avec « du pain et le cirque » ; mais la lutte des riches et des pauvres ne se vit pas moins dans toutes les cités et, les intérêts les plus immédiats étant nécessairement opposés, on oublia ce que fut la patrie à l’époque où la vieille religion enchaînait les individus.

Puis vint le christianisme. Mon « Royaume n’est pas de ce monde », — « Allez et instruisez tous les peuples », disait Jésus. Le christianisme « présenta à l’adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu qui était à tous, qui n’avait pas de peuple choisi, et qui ne distinguait ni les races, ni les familles, ni les États ». C’était l’unité de la race humaine présentée à tous, et c’était la négation même de la patrie terrestre. C’en était fini de l’antique notion de la patrie, de celle qui « effaçait quelquefois tous les sentiments naturels ». Elle avait accompli son entière révolution. Avec l’invasion des Barbares, elle disparut tout à fait.

La Renaissance de l’idée de patrie. — Le monde vécut, durant tout le moyen âge, sans même connaître le mot de patrie. Il n’aurait correspondu alors à aucun besoin. La France romaine, féodale, royale, l’ignora. « L’Europe dans le moment où elle commença de s’ébaucher, ne connut que des querelles de dynastie. » (Paul Reboux). Brigandages seigneuriaux, brigandages royaux, conflits d’intérêts entre les puissants de l’heure, voilà toute l’histoire de ces temps-là. Règne de la force brutale, mœurs rudes, maîtres qui ne s’embarrassaient pas de sophismes pour voiler leurs desseins de rapine et de domination. « La guerre de Cent ans ? Conflit entre la maison des Valois et la maison des Plantagenets. Jeanne d’Arc ? Une amazone rustique dévouée à son seigneur, une protectrice des paysans, ses frères, dépouillés par les bandes ravageuses des Anglais et des Bourguignons. Aussitôt les Anglais boutés hors du patrimoine royal, la bataille reprend, en France même, entre Français. La Gascogne, anglaise durant trois cents ans s’efforce de le rester, et Bordeaux accueille Talbot par des acclamations. » (Reboux.) Jeanne n’employa jamais le mot de patrie devant ses juges. Elle disait : pays. Ainsi, l’aventurière qui devait devenu cinq siècles plus tard « la Sainte de la Patrie. » ne sut jamais pour quelle véritable raison elle s’était battue.


C’est après qu’on le lui fit dire. Mais que ne fait-on pas dire aux morts ? Leur docilité permet de les accommoder à toutes sauces. En fait, patrie passa dans la langue française par le canal des humanistes de la Renaissance. Et, ici, qu’il nous soit permis de faire remarquer de quel poids va peser désormais sur nos sociétés modernes toute l’antique société. Pendant quatre cents ans on va s’appliquer à copier les anciens, à penser comme eux en toutes choses, à partager leurs erreurs et leurs crimes. Et, comme le dit Fustel de Coulanges, « l’une des plus grandes difficultés qui s’opposent à la marche de la société moderne est l’habitude qu’elle a prise d’avoir toujours l’antiquité grecque et romaine devant les yeux ». En ce qui nous intéresse, la néfaste idée de patrie va s’appesantir sur les cerveaux à tel point que, de nos jours, on va retrouver dans nombre d’esprits tous les errements de l’époque où régnaient en maîtres, dans les foyers, les dieux domestiques.

Un cuistre quelconque, nourri de latin, trouva donc le mot de patrie à sa convenance et introduisit le néologisme par la porte dérobée. « C’est évidemment un mot de formation savante, c’est-à-dire non spontanée, ni populaire. On le chercherait vainement dans les monuments authentiques de notre langage au moyen âge, dans les chansons de gestes par exemple ». (Aulard.) À quel moment ce mot parut-il dans la langue ? On a prétendu qu’il fut prononcé aux États Généraux de 1483. L’examen attentif du journal de Masselin prouve qu’on ne le trouve nulle part dans ce document. « Ménage dit que patrie n’était pas usité du temps de Henri II, vu que Charles Fontaine le reproche comme un néologisme à Du Bellay : « Qui a païs, n’a que faire de patrie… » le nom de patrie est obliquement entré et venu en France nouvellement et les autres corruptions italiques. « Quintil Horatian, p. 185. » D’un autre côté, on a dit que patrie datait de François Ier. François Ier était un roi vraiment national ; c’est sous son règne, c’est au xvie siècle que le mot patrie fut transporté de la langue latine dans la nôtre. A. de Saint Priest, Les Guises ; Revue des Deux Mondes, 1er mars 1850 (Littré). Le mot patrie ne parut donc que dans la première moitié du xvie siècle. On le trouve : « En 1539, dans le Songe de Scipion, traduit nouvellement du latin en français ; en 1554, dans la traduction des deux dialogues de Platon, par Etienne Dolet ; en 1545, dans Salel ; en 1546, dans Rabelais. » (Aulard). Mais le mot ne dépassait pas un cercle restreint de lettrés. Il ne fit son chemin que peu à peu et, dans la seconde moitié du xvie siècle seulement, il devint d’un usage courant, concurremment à pays. Il ne représentait cependant rien de précis. On n’entendait par là ni la France « unifiée » — ce qui est un vain mot — ni l’acceptation tacite par tous les Français de vivre sous le même prince — ce qui n’a jamais été. — Les luttes intérieures niaient justement la « patrie » telle qu’on se plaît à la concevoir de nos jours. « Tantôt, c’est la noblesse catholique qui fait appel aux Espagnols. Richelieu détruit La Rochelle. Turenne marche sur Paris à la tête d’une armée d’aventuriers. Condé, vainqueur de Rocroy dévaste les provinces du Nord » (Reboux). La patrie s’incarnait dans le roi. Lui seul était tout à la fois. C’était le sentiment de Bossuet qui disait que la patrie « est le prince, puisque tout l’État, est en la personne du Prince ». Mais la multitude miséreuse ne s’occupait pas de ces subtilités. Elle avait le souci de ne pas mourir de faim. Il faut arriver à la Révolution pour que l’idée de patrie pénètre dans le peuple et pour que celui-ci, tout vibrant de naïf enthousiasme, la fasse briller au firmament des éternelles duperies. Avec la force d’une religion nouvelle, l’idée de patrie va, en effet, d’un vigoureux élan, conquérir le monde.

La Patrie création de la Révolution. — La Révolution de 1789, comme toute véritable révolution, n’a été que