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PRI
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renseigner et des précisions capables de les convaincre

Nous allons supposer une ville d’environ cent mille habitants. Ce n’est pas une de ces cités qui comptent une population considérable. Ce n’est pas non plus une localité dont la population se chiffre par quelques milliers de personnes. Je prends un centre moyen, une commune tenant le milieu entre la grande et la petite ville. Mes précisions s’appliqueront ensuite avec plus de simplicité à une agglomération plus importante ou à une population moins élevée.

Cette ville de cent mille habitants est divisée en dix secteurs, chacun d’eux comprenant, en moyenne, une dizaine de milliers de personnes. Dans chacun de ces dix secteurs se trouvent divers entrepôts dans lesquels sont centralisées les fournitures nécessaires à la satisfaction des besoins de ces dix mille personnes. Chacun de ces entrepôts a une destination spéciale : dans celui-ci, l’alimentation ; dans celui-là, le vêtement ; dans ce troisième, le mobilier et les articles de ménage, et ainsi de suite.

Nous voilà dans le pavillon de l’alimentation. Très spacieux, très clair, excessivement propre, ce pavillon est séparé en deux parties. Dans l’une, tout ce que chacun peut prendre et emporter librement, c’est « la prise au tas ». Dans l’autre, les diverses denrées dont la répartition ne se fait que limitée et contrôlée, c’est le rationnement. Des affiches bien en vue indiquent la quantité de chaque produit attribuée, ce jour-là, à chaque habitant, et des personnes de l’un et l’autre sexes, placées derrière un comptoir qui court le long de chaque étalage procèdent à la répartition et prennent note des quantités distribuées.

Auprès de moi se trouve un jeune homme pour qui ce spectacle est tout nouveau. Il me questionne et je lui réponds :

Moi. — Ce qui t’étonne, c’est que, de ce côté-ci, les comptoirs soient à l’abandon et que chacun s’y serve soi-même et sans aucun contrôle ; tandis que, de ce côté-là, on soit servi et rationné.

Lui. — Oui ; explique-moi ça.

Moi. — C’est bien simple : il y a des denrées qui sont en abondance ; celles-là, on laisse à chacun le soin d’en prendre autant qu’il lui plaît. Mais il y a des denrées qui sont en insuffisance ; et celles-ci, il faut que chacun en ait la part qui lui revient.

Lui. — Mais comment sait-on d’avance que tel produit est en excédent et tel autre en déficit ?

Moi. — Tu vas comprendre ; ce pavillon d’alimentation dessert les habitants d’un secteur qui comprend environ dix mille personnes. C’est ici, pas ailleurs, que sont déposés les produits destinés à l’alimentation de ces dix mille personnes, et que celles-ci viennent s’approvisionner. Il n’est pas difficile d’évaluer à peu de chose près ce que cette population, composée de tant de vieillards, tant d’adultes et tant d’enfants, peut consommer en pain, viande, légumes, beurre, lait, vin, bière, huile, sucre, café, fromage, salade, fruits, épicerie, pâtisserie, etc. Il n’est pas plus difficile de savoir de quelle quantité on peut disposer de pain, de viande, de légumes, etc. Y a-t-il du pain plus qu’il n’en faut ? C’est la prise au tas.

Y a-t-il du café moins qu’il n’en faut ? C’est le rationnement.

Lui. — Je comprends.

Moi. — Et ne vas pas croire que ce sont toujours les mêmes denrées qui sont en trop et toujours les mêmes qui sont en trop peu. Ici, il y a des produits qui ne manquent jamais ; ce sont ceux que la région fournit et qu’on a, pour ainsi dire, sous la main et à volonté. Mais il y a des produits moins abondants et moins réguliers, d’autres qui viennent de loin ; et ce sont ces produits-là — je citerai le sucre, le café, les pâtes alimentaires, les conserves — qui sont, parfois, en déficit.


Lui. — Eh bien ! Sur quelle base établissez-vous la répartition de ces produits déficitaires ?

Moi. — Sur la base de la population de ce secteur : dix mille bouches à nourrir. Il suffit, par conséquent, de diviser par dix mille le produit à répartir ; et le quotient de cette division fixe la quantité qui revient à chacun. À chaque famille, à chaque groupe de consommateurs, il est attribué un nombre d’unités à répartir correspondant au nombre des membres de chaque famille ou groupe. Voici que, aujourd’hui, le sucre manque. Eh bien ! Lis cette affiche placée au-dessus du rayon : sucre. Qu’y lis-tu ? 40 grammes, n’est-ce pas ? Cela veut dire que, pour aujourd’hui, chacun doit se contenter de 40 grammes de sucre. Chez moi, nous sommes cinq : on me donnera 200 grammes de sucre et cela fera mon compte. Est-ce clair ?

Lui. — Très clair et très simple. Mais, dis-moi : pour ces produits qu’on prend à volonté, sans contrôle, n’arrive-t-il pas que certaines personnes, peu consciencieuses, s’en attribuent plus que de raison et n’est-ce pas la source d’un gaspillage qu’il conviendrait d’empêcher, dans l’intérêt commun ?

Moi. — Au commencement du régime communiste-libertaire, la production étant, dans son ensemble, déficitaire, les moyens de transport insuffisants ou défectueusement organisés et le mode de répartition mal défini, le système du rationnement fut appliqué à tous les objets de consommation. Mais ce ne fut qu’une période assez courte de transition. Réglée sur les besoins de la consommation, la production s’éleva graduellement et assez vite au niveau de ces besoins, le service des transports s’améliora et la répartition se fit de mieux en mieux. Puis, certaines denrées — ce furent, tout naturellement, celles qu’on obtient sur place et le plus facilement — dépassèrent peu à peu les besoins de la population. On eut aussitôt l’idée de substituer, pour ces denrées-là, le système de la prise au tas à celui du rationnement. L’essai — c’était prévu et fatal — donna, les premiers jours, quelques mécomptes. Il n’y eut pas, à proprement parler, gaspillage ; seulement, par crainte de manquer, un certain nombre de personnes crurent prudent de se constituer des réserves ; mais ces réserves furent consommées les jours suivants et, lorsque la crainte de manquer disparut, personne ne s’avisa plus de prendre au tas abusivement. Tu parais surpris ? Et pourtant : réfléchis. Nous sommes cinq chez nous ; il nous faut, en moyenne, trois kilos de pain par jour ; cela fait six cents grammes par personne ; c’est largement suffisant. Pour quelle raison et dans quel but emporterais-je d’ici, où je viens m’approvisionner tous les jours, plus de trois kilos ? Demain, je prendrai encore mes trois kilos et j’aurai ainsi du pain frais. Si j’en emportais aujourd’hui cinq kilos , il m’en resterait deux demain. Je n’en prendrais demain qu’un kilo et, demain, nous aurions à manger un kilo de pain tendre et deux kilos de pain rassis. Chacun s’arrange comme il l’entend. Mais, encore une fois, il ne vient aujourd’hui à l’esprit de personne de gaspiller. J’ai cité le pain ; j’aurais pu citer toutes les autres denrées et mes explications eussent été les mêmes. On peut affirmer que, d’une façon générale, le gaspillage provient, soit de la privation, soit de l’insécurité du lendemain. On est tenté de se précipiter gloutonnement sur un produit dont, d’ordinaire, on est privé, lorsque, par hasard et exceptionnellement, on a l’occasion de s’en gaver. On est porté à en mettre de côté lorsqu’on appréhende d’en manquer. Mais quand on a la possibilité et la certitude de s’en procurer régulièrement, demain comme aujourd’hui, et après-demain comme demain, on ne songe ni à gaspiller ni à se constituer des réserves. N’es-tu pas de cet avis ?

Lui. — Tu as raison. Encore une question : n’y a-t-il pas certains produits sur lesquels la consommation se porte de préférence, par exemple la volaille ? Il me sem-