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PRI
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ble que, pour permettre à qui le désire de venir chercher ici la quantité de volailles qu’il lui plaît d’emporter, il faut qu’on en apporte une quantité prodigieuse. Il est vrai qu’il y a le rationnement et, la volaille étant un produit très recherché, il est probable que ce doit être un de ceux qui sont rationnés fréquemment, pour ne pas dire toujours ?

Moi. — C’est ce qui te trompe. Il en a été de la volaille comme d’une foule d’autres produits qui, sous le régime capitaliste, étaient l’apanage des privilégiés du Pouvoir et de l’Argent. Autrefois, un poulet sur la table d’un prolétaire, c’était une rareté ; un poulet coûtait cher ; et pour une famille tant soit peu nombreuse, la portion de chacun n’était pas bien grosse. Aussi, la volaille était-elle considérée comme un régal, un luxe, un extra. Quand débuta le régime du communisme-libertaire, il fallut bien rationner ; sans quoi, pour satisfaire tout le monde, on eût été dans la nécessité d’abattre presque toute la gent volatile. Or, il fallait, tout au contraire, la multiplier. En conséquence, que fit-on ? Il fut convenu qu’on ne trouverait de la volaille au pavillon de l’alimentation qu’une fois par semaine. Ce régime dura au moins un an. L’année suivante, on put s’en procurer deux fois par semaine. Les amis de la campagne furent invités à pousser aussi activement que possible l’élevage des poulets ; de mois en mois, on améliora les conditions de cet élevage, en fournissant aux éleveurs tout ce qui facilitait leur tâche. Tandis que les hommes cultivaient les champs, les femmes donnaient leurs soins à la basse-cour. Si bien que, rapidement, le nombre des volailles augmenta à tel point que, depuis longtemps, on en trouve ici tous les jours.

Bien mieux : on a dû, depuis quelque temps déjà, restreindre l’effort de la production sur ce point, afin de le reporter sur d’autres points ; car, maintenant que tout le monde peut manger de la volaille à discrétion, personne n’en mange plus d’une ou deux fois par semaine. La consommation de la volaille a peu à peu diminué ; elle s’est stabilisée comme le reste et, si on ne réservait pas une partie de cette production aux vieillards, aux enfants et aux malades qui digèrent plus facilement du poulet que du bœuf ou du cochon, il y en aurait trop.

Lui. — C’est parfait. J’ai bien saisi tes explications. J’ai, maintenant, deux questions à te poser, si ce n’est pas abuser de ton temps et de ta complaisance.

Moi. — Vas-y, mon jeune camarade. Interroge tout à ton aise.

Lui. — Je voudrais d’abord savoir comment se trou-ici toutes les denrées que nous voyons. Car, enfin, elles n’y sont pas venues toutes seules.

Moi. — Très intéressante, la question, et j’y réponds avec plaisir. Il y a, dans ce pavillon, deux sortes de produits : les produits rapidement périssables et les autres. Les premiers exigent la plus grande fraîcheur ; il est désirable qu’ils soient consommés sans délai ; s’ils attendent, ils se flétrissent, deviennent trop durs ou trop mous, ils pourrissent, ils sentent mauvais, etc. Il faut donc qu’ils arrivent et partent chaque jour. Les autres produits peuvent attendre. Les denrées périssables sont apportées ici tous les matins, vers cinq heures ; les autres, tous les vendredis, vers quinze heures. Ce pavillon reste ouvert au public tous les jours de sept heures à seize heures, sauf le vendredi où la fermeture a lieu à midi. Tu me suis bien ?

Lui. — Parfaitement ; continue, je te prie.

Moi. — Toutes les denrées périssables arrivent aux halles centrales. Ces halles sont immenses ; elles sont reliées directement aux trois gares de chemin de fer, aux quatre gares de voitures et camions automobiles et au cours d’eau qui traverse la ville. De minuit à quatre heures du matin, elles présentent une animation extraordinaire. C’est une file ininterrompue de wagons, de camions, de véhicules de toutes sortes qui aboutissent


au centre des halles. De ce centre, par des voies qui rayonnent en tous sens, chaque denrée est dirigée ensuite sur le pavillon destiné à la centraliser. Vers quatre heures du matin, la réception de ces denrées prend fin. Au fur et à mesure que wagons, camions-automobiles, charrettes et véhicules divers ont déversé leur contenu, comme note a été prise des quantités reçues, il ne reste qu’à totaliser pour savoir de quelles quantités on dispose globalement. C’est à ce moment que s’établit la distinction entre denrées à répartir sans contrôle (prise au tas) et denrées soumises au rationnement. C’est à ce moment aussi que, par un calcul que ferait un enfant de douze ans, est fixée, en cas de consommation limitée et contrôlée, la ration par tête d’habitant. Cela fait, il ne reste plus qu’à répartir les produits ainsi groupés entre les dix entrepôts d’alimentation installés dans les dix secteurs de la ville.

Ce n’est pas tout : ces entrées et sorties de denrées alimentaires, enregistrées chaque jour, établissent une sorte de comptabilité journalière. Mais, à la fin de chaque mois, on détermine, par l’addition, la consommation absorbée, denrée par denrée, par la population entière de la ville. Ce calcul s’établit, ensuite, par trimestre, par semestre et par annuité, ce qui permet de fixer, par l’expérience, la quantité de produits consommés, et de voir quels sont ceux qui sont en surabondance et ceux qui sont en insuffisance. On règle ensuite, sur ces données mathématiques, la production à obtenir, dans l’ensemble et dans le détail.

Lui. — Voici ma seconde question : parties des Halles Centrales, les denrées destinées au pavillon dans lequel nous nous trouvons y parviennent. Il faut, dès leur arrivée, les décharger, les classer, les grouper, les empaqueter, les étaler, les détailler si c’est de la viande. Qui s’occupe de ce travail ? À quelle heure et comment se fait cette besogne ?

Moi. — Vers quatre heures du matin, je te l’ai déjà dit, l’arrivée des produits alimentaires aux halles centrales prend fin. Le travail d’enregistrement et de comptabilité dont je viens de te parler est promptement expédié ; c’est l’affaire d’une petite demi-heure. Aussitôt, les camions automobiles sont chargés et, par les voies les plus rapides, arrivent à destination. Dès leur arrivée, c’est-à-dire vers cinq heures du matin, le travail dont tu parles est exécuté, dans chaque pavillon, par des camarades accoutumés à cette opération : bouchers, charcutiers, épiciers, boulangers, etc. De la sorte, lorsque, à huit heures du matin, ce pavillon est ouvert au public, tout est prêt, fait et en ordre.

Je t’ai dit que ce pavillon est ouvert chaque jour de huit heures à seize heures et que le vendredi il est fermé à midi. Voici pourquoi : on estime que, à seize heures, tout le monde a eu le loisir de s’approvisionner. On ferme donc et on nettoie de fond en comble, tandis qu’on transporte dans les sous-sols et dans les glacières les denrées périssables qui restent et qui partiront le lendemain. On arrose à grande eau ; les pompes balaient détritus, déchets, toutes les malpropretés. Et, vers dix-sept heures, tout est bouclé jusqu’au lendemain.

Le vendredi, la fermeture se fait à midi, parce que c’est ce jour-là qu’a lieu la réception des denrées qui ne sont pas, ou sont moins périssables, denrées qu’il n’est pas nécessaire de renouveler chaque jour : le sucre, le café, les légumes secs, etc. Les produits arrivent des halles centrales vers treize heures ; on les classe, on les groupe, on les range, on les empile bien en ordre dans les comptoirs qui leur sont réservés et, quand ce travail est achevé, on s’en va. Tu vois comme c’est simple et, ce système de répartition des produits donnant satisfaction à tous et s’effectuant dans la joie commune et le bien-être général, tu ne saurais croire avec quel empressement la population se conforme aux indications qui lui sont données. Pas de vol (pourquoi volerait-on, puisqu’on a la faculté de prendre librement