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élevées. Ce fut, pendant quelques années, l’âge d’or. Puis, tout à coup, les difficultés se firent jour. Les conséquences de la guerre produisirent leurs effets, que le capitalisme développa encore, d’une façon désastreuse, par son incompétence et son égoïsme sans intelligence.

La production industrielle, absolument déréglée : pléthorique ici, insuffisante là, cessa brusquement de circuler, en raison de la disparité des méthodes commerciales et bancaires. Un formidable conflit éclata entre l’industrie et la finance, la première voulant secouer le joug de la seconde. Elle y parvint dans nombre de pays et tout spécialement en Angleterre et en Allemagne et son système s’opposa bientôt à celui de la finance. C’est ainsi que, dans chaque pays, s’affirma bientôt une tendance à l’économie fermée, dirigée par les grands industriels.

L’Angleterre instaura une politique d’Empire, l’Allemagne et les pays danubiens s’engagèrent dans la voie d’une économie limitée aux pays centraux de l’Europe, la Russie, isolée, constitua un Centre à part ; le Japon voulut instituer une économie purement asiatique, dirigée par lui et l’Amérique se vit fermer tous les marchés.

Parallèlement à cette situation, aggravée par une série de mesures douanières outrancièrement protectionnistes, le grand patronat industriel adopta une politique de rationalisation des méthodes et moyens de production, faisant de l’homme l’esclave de la machine, alors qu’il aurait dû être libéré par elle.

Toutes ces mesures : économie fermée, élévation des droits de douane, rationalisation irrationnelle, eurent pour conséquence de déclencher la grande crise mondiale, qui dure depuis tantôt dix ans et va constamment en s’aggravant, dont le terme et la solution n’apparaissent pas. Et, une fois de plus, le fait économique prouva sa valeur. En effet, la crise dont il s’agit a pris, très rapidement et partout, le caractère d’une crise de régime qui atteint le capitalisme jusque dans ses fondements.

Ces méfaits sont l’œuvre du troisième agent de la production : le capital, sous toutes ses formes et, principalement, sous sa forme argent.

Soit qu’il se cache, soit qu’il agisse, les résultats de son activité sont toujours néfastes. Pléthorique, il engendre la surproduction, le chômage, la misère, la ruine ; insuffisant, il limite, paralyse et conduit à la famine.

Ceci prouve qu’il y a le plus grand intérêt à libérer de son emprise les deux autres agents : l’ensemble des forces et moyens de production et le travail. Ces deux agents suffisent d’ailleurs à assurer la production ; ils sont naturels, le troisième est artificiel ; l’humanité n’en a pas besoin, pour cultiver, extraire, transformer, constituer des réserves de machines et d’outils, échanger et répartir les produits de son effort, assurer la vie matérielle des individus et celle de la collectivité tout entière. Il faut donc se débarrasser au plus tôt de ce gêneur redoutable, de ce despote. Avec lui, disparaîtront : la propriété, le pouvoir et la contrainte qui assurent bien, eux, le perpétuel malheur des hommes.

Ce sera l’œuvre d’une révolution sociale gigantesque, déjà virtuellement commencée, dont le syndrome est trop évident pour laisser le moindre doute. De son caractère, de son orientation dépendra l’organisation future de la production et, partant, la vie des générations de l’avenir.

Plus que jamais, il appartient aux producteurs manuels et intellectuels, aux prolétaires des champs et de l’usine, aux travailleurs du bureau et de la mine, à tous ceux qui exercent une activité productrice de s’unir, de travailler sur leur plan de classe à la réalisation de ce destin.

Si tous les travailleurs : manuels, techniciens et savants, tous exploités, quoique diversement, par le capital parasitaire, unissent leurs efforts au sein d’un


mouvement synthétique de classe, s’ils savent, au préalable, préparer les cadres indispensables à la production ; s’ils sont capables, par un effort puissant et bien coordonné, de la libérer de la pieuvre qui la paralyse, la production assurera son rôle naturel, trouvera son équilibre dans tous les domaines, donnera naissance à la prospérité et au bonheur, permettra à l’homme de jouir pleinement de la vie, dans une société vraiment humaine, dont toute exploitation sera bannie. C’est aux syndicats ouvriers qu’il appartient de préparer et de réaliser cette tâche. De son succès dépend le salut de notre espèce. — Pierre Besnard.


PRODUCTION (Coopératives de). La production revêt divers aspects. Elle est individuelle ou collective. Nous envisagerons ici un des aspects de la production collective : celle qui, en matière de production industrielle ou de main-d’œuvre ou agricole, est coopérative.

Les coopératives de production industrielle. — Ces coopératives sont des organisations dans lesquelles les producteurs-travailleurs sont eux-mêmes leurs propres entrepreneurs.

La production a, de tout temps, été plus ou moins coopérative. C’est même dans la production, et spécifiquement la production ménagère ou semi-industrielle, qu’on a le plus pratiqué l’entraide : soit pour construire mutuellement des huttes ou des maisons, soit pour s’aider mutuellement dans les travaux de la terre, de la ferme, ou dans la pêche, etc.

Mais pour trouver des coopératives industrielles de production systématiquement et juridiquement créées, il faut arriver au commencement du xixe siècle. Fourier a été un des pères de la coopération, en ce qu’il a prédit la constitution des diverses formes coopératives, depuis les plus simples jusqu’aux plus compliquées, et parmi ces dernières les Phalanstères, qui étaient un amalgame des diverses modalités coopératives. Le type le plus parfait de cette dernière vision fouriériste existe au Familistère de Guise (Aisne) où elle a été créée par un disciple de Fourier : J.-B. Godin.

Mais Fourier n’a été qu’un simple théoricien de la coopération. La première coopérative industrielle de production a été fondée en 1831 par Buchez qui, en vertu de ses idées saint-simoniennes, voulut prêcher le mouvement en marchant. A cet effet, il constitua d’abord une coopérative d’ébénisterie, qui échoua rapidement. Mais celle-ci morte Buchez en créa une autre, en 1834, ouvriers bijoutiers en doré, qui ne disparut qu’en 1873, à la suite de la guerre. Buchez voulait faire accéder tous les travailleurs à la propriété « sans toucher au bien des propriétaires actuels et sans avoir recours à aucune des institutions qu’a fondées la charité bâtarde de la philanthropie moderne ». Ce moyen était pour lui l’association dans le travail, un salaire convenable moyen étant réservé aux coopérateurs, l’accumulation des bénéfices des coopératives de production jusqu’à ce que, peu à peu, ces coopératives parviennent à s’emparer de toute la production. Les coopératives à tendances communistes de Buchez ne connurent pas le succès.

Néanmoins, l’avènement de la IIe République détermina un mouvement favorable à ces organisations. Louis Blanc, en haine de la concurrence, fit de la propagande pour elles, et, après l’expérience des ateliers nationaux de 1848 (qui ne fut en rien coopérative), on en revint aux véritables idées de Louis Blanc. Malgré l’opposition de Thiers, qui se manifesta toujours hostile à toute nouveauté, une avance de trois millions fut votée pour permettre des prêts à ces associations. Ces avances furent si bien attribuées, et les travailleurs unis furent si consciencieux que, lorsqu’on fit le bilan de ces associations, on constata qu’elles avaient remboursé à l’État 2.500.000 francs, soit presque tout ce qu’on leur avait avancé ; contrairement à ce que disent les détracteurs de toute émancipation ouvrière, 150 asso-