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PAT
1985


oppressive qui n’ait eu ce mot pour devise. C’est pour la patrie qu’on nous enferme, pendant trois ans, dans une véritable prison : la caserne, quand on ne nous fait pas crever d’insolation sur un champ de manœuvre ou mitrailler sur un champ de bataille. C’est pour la patrie que tous les aigrefins avides de notre argent prétendent nous l’extorquer ; pour la patrie qu’on nous courbe, des douze et quatorze heures durant, sur un labeur de bêtes en échange d’un salaire de famine. Si des riches veulent nous prouver que nous devons éternellement rester pauvres, si des forts veulent nous démontrer qu’il faut nous résigner à demeurer faibles, c’est toujours l’intérêt de la patrie qu’ils invoquent. N’est-ce pas le mot en vedette sur les affiches où des candidats nous promettent les mêmes réformes que leurs pères promettaient déjà à nos pères, leurs grands-pères à nos grands-pères ? N’est-ce pas le mot qui ronfle dans tous les boniments où l’on a la politesse de nous expliquer comme quoi, nous autres prolétaires, sommes les éternels vaincus, les éternels sacrifiés ? Et, jusqu’ici, hélas, ce mot eut toujours raison. Raison de notre bon sens, raison de notre honnêteté. Il triompha et triomphe comme par enchantement de nos répugnances et de nos scrupules. Quelqu’un vient-il à nous au nom de la liberté, de la justice, au nom de nos intérêts immédiats et de nos besoins les plus pressants, nous gardons contre lui un fonds de méfiance. Mais nous suivons sans explication, au bout du monde, le premier aventurier venu, s’il sait se servir du mot magique. Tant que cette religion imbécile de la patrie continuera à nous en imposer, c’est-à-dire tant que nous n’aurons pas vu clair dans le jeu de ses prêtres, nous serons encore des esclaves. Voilà assez de mensonges, d’absurdités et de quiproquos. Il est temps d’en finir avec cette comédie sinistre. Aux gens qui viennent nous dire à tout propos : « la patrie exige, le pays réclame », il est temps de fermer la bouche une fois pour toutes. La patrie c’est nous-mêmes, ou bien ce n’est rien du tout. Or, personne ne peut savoir mieux que nous-mêmes ce qu’il nous faut. » — Charles Boussinot.

PATRIE. — L’idée de patrie est relativement jeune dans l’histoire de l’humanité. Les Chinois de l’époque ancienne ne l’avaient pas. Leur sentiment n’allait pas au-delà du clan familial qui pouvait comporter cent personnes et plus. On trouve l’idée de patrie dans l’antiquité gréco-romaine ; à Sparte, à Rome. Il faut remarquer que ces cités sont édifiées sur l’esclavage. Le citoyen, même pauvre, ne travaille pas, il est entretenu tant bien que mal par la cité ; seuls, les esclaves travaillent. Aussi le citoyen, même plébéien, tient-il à sa patrie, c’est d’elle qu’il tire son existence ; il est donc disposé à la défendre. Mais c’est surtout l’aristocrate qui est patriote. Horace est un patricien. Aussi le vieil Horace sacrifierait volontiers la vie de ses enfants pour que Rome ne soit pas sujette d’Albe. Si Rome perd sa puissance, lui-même n’est plus rien.

La Féodalité ne connaît pas la patrie au sens que nous lui donnons. Le seigneur gouverne son domaine et il ne se fait aucun scrupule de combattre le roi. Le vassal, le serf, sont les hommes du seigneur ; sans doute ils l’aiment en quelque manière, ils le suivent à la guerre ; en échange, ils en reçoivent ce qui est nécessaire à leur subsistance.

C’est la Révolution française qui démocratise l’idée de patrie. Elle sous-entend un ensemble d’institutions et de lois supérieures à celles du reste du monde et qui rendent la qualité de français enviable. La patrie s’oppose au roi, tout au moins au roi absolu. On veut défendre en elle les conquêtes récentes de la révolution que ne manquerait pas de détruire une nation monarchiste, victorieuse de la France républicaine dans une guerre. Mais en associant le peuple à l’idée de patrie, la bourgeoisie le trompe. C’est elle qui, en fin de compte, béné-


ficie des conquêtes de la Révolution ; liberté de pensée, égalité devant la loi, accession du non noble aux emplois dirigeants, le peuple ne profite guère du nouvel ordre de choses. Le souci quotidien de sa nourriture et de son logement, le travail long et fatigant ne lui permettent pas de profiter de la liberté de penser. Son ignorance, son ambiance, sa fatigue ne lui permettent pas de penser, il ne peut que répéter la pensée des autres. Quant à l’égalité devant la loi, cela non plus ne veut pas dire grand’chose. S’il vole, il est sûr d’aller en prison, et la loi ne lui sera pas paternelle. Cependant le peuple de la Révolution française s’emballe pour l’idée de patrie, c’est qu’il croit que le nouvel ordre de choses apportera une amélioration à son sort. Il sera vite déçu, voyant d’autres hommes remplacer les anciens dans les situations privilégiées et sa misère rester la même. Il ira à la guerre contraint par la conscription ou poussé par la faim, mais il laissera s’établir l’Empire premier et second, convaincu que ces changements de régime sont des affaires de Grands, qui ne le concernent pas.

L’école primaire, de nos jours, a réussi à implanter l’idée de patrie au cœur du peuple. Moins profondément qu’il ne paraît. S’il n’y avait pas la crainte du gendarme, du conseil de guerre et du poteau d’exécution, bien peu de Français obéiraient à l’ordre de mobilisation. Le patriotisme se manifeste surtout par son côté agressif. L’ouvrier français déteste l’ouvrier étranger qui vient le concurrencer sur le marché du travail. Sans réfléchir, il injurie aussi le bourgeois qui parle une langue qu’il ne comprend pas, mais qui, il l’oublie, apporte son argent. La patrie reste, au fond, la chose des classes dirigeantes. C’est à elles que l’on pense lorsqu’on dit que la France s’enrichit, qu’elle a des intérêts dans telle colonie, dans tel pays étranger. Les milliards qui, en ce moment, remplissent les caves de la Banque de France, n’empêchent pas l’ouvrier d’être jeté à la rue, faute d’avoir pu payer son propriétaire.

L’idée de patrie cependant connaît, en ce moment, sa période de déclin. La dernière guerre, les ravages qu’elle a faits, les trônes renversés ou ébranlés, le bolchevisme, ont fait réfléchir une partie des classes dirigeantes et celle-ci se demande si, au lieu d’opposer les patries les unes aux autres, il ne vaudrait pas mieux les fédérer, afin d’écarter la guerre qui est un crime, mais qui est surtout un crime qui ne paie pas.

Quel sera le rôle de la Société des Nations ? On ne saurait le prédire. Certes, il y a des volontés de paix parmi les classes dirigeantes d’Europe. Mais il y a aussi bien des causes de guerre. On a dit, avec raison, qu’on a supprimé une Alsace-Lorraine pour en faire vingt autres. L’épée des vainqueurs a tranché dans la carte d’Europe, exacerbant les peuples d’être rattachés là où il ne leur plaît pas. Grisés de leur victoire, ils ont voulu fouler le vaincu, l’humilier sans vouloir réfléchir qu’une grande nation ne reste pas indéfiniment sous la botte.

Les partis d’avant-garde ont combattu avec raison le patriotisme. Il n’y a pas de quoi être fier d’être Français plutôt qu’Allemand ou Turc, puisque c’est l’effet d’un hasard qui, nous faisant naître à Paris, aurait pu nous donner le jour à Berlin ou à Constantinople. Quant à aller risquer de se faire tuer et tuer les autres pour que Guillaume ou un quelconque président aient la victoire, c’est une stupidité.

L’élite du peuple comprend cela, mais dans son ignorance elle est facilement suggestible. On l’a bien vu en 1914. Les mêmes hommes qui avaient crié ; « A bas la guerre ! » criaient, à six mois d’intervalle : « A Berlin ! »

Dans ce revirement, il n’y avait pas que de l’ignorance, il y avait de la peur. Parce que le prolétariat n’a pas compris qu’il est la force et que, s’il le voulait sérieusement, aucune guerre ne se ferait. — Doctoresse Pelletier.