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devra s’engager pour surmonter ces obstacles : orientation professionnelle d’après les aptitudes physiques et intellectuelles, d’après les goûts manifestés pour le travail de telle ou telle matière, d’après l’intérêt que l’on porte à l’usage de l’objet à la création duquel on collabore ; choix de l’atelier d’après la sympathie éprouvée pour ses associés ; multiplication des emplois accessibles dans le cadre de la profession et, enfin, compréhension du rôle joué par chacun dans l’appareil de la production, et conviction de grandir sa propre personnalité dans une société dont on aura accru la puissance.

La société est donc appelée à prendre la forme d’une fédération de groupes fonctionnels pourvoyant aux besoins de la vie civique et économique.

Participant à la conception de l’œuvre, participant à ses bienfaits, l’homme atteindra enfin à la satisfaction de ses aspirations, de celles mêmes que ses forces limitées ne lui permettaient pas de contenter et dont le concours de ses associés lui assurera la réalisation.

L’idéal du monde actuel est le citoyen, résidu que l’on obtient en dépouillant l’être réel de toute originalité, en évaluant ses facultés au taux le plus bas.

L’idéal du monde nouveau sera l’Homme, création sociale douée au plus haut degré de tous les attributs psychiques dont la nature a pourvu chacun des membres de la société ; chacun recevant, en compensation de son propre apport, avec la certitude de pouvoir extérioriser toutes ses tendances, le droit d’accéder aux domaines explorés par l’intelligence de ses semblables.

Un tel idéal n’est pas un absolu. Issu du cerveau de l’homme, il se précise et s’enrichit à la mesure du développement des facultés humaines. C’est à lui que nous devons nous référer lorsqu’il s’agit de porter un jugement sur la valeur des transformations que nous nous plaisons à qualifier de progrès.


VII. — Évolution de l’idée de progrès. — Si l’idée de perfection a toujours hanté le cerveau humain, il n’en est pas de même de la croyance au Progrès : « On n’a pas cru partout et de tout temps au progrès naturel ou nécessaire ; et, même, il est permis de se demander si l’homme n’est pas enclin à admettre plutôt l’idée opposée. Le désenchantement régulier de l’âge donne aux vieilles gens le sentiment que tout était mieux au temps de leur jeunesse… » et, d’autre part, « chacun de nous garde toute sa vie quelque trace de l’impression d’infériorité que nous avons justement éprouvée, étant enfants, à l’égard de nos parents, de nos maîtres et de nos aînés. » (Dupréel.)

Nous avons, au début de cette étude, défini provisoirement le progrès comme la continuité dans une direction constante d’un mouvement ayant sa source dans une impulsion de l’individu qui tend à s’acheminer vers un état meilleur ou plus désiré.

L’état meilleur auquel aspire l’homme nécessite la réalisation d’un double équilibre : « équilibre entre les tendances et les besoins de la nature humaine d’abord, et aussi un certain équilibre entre les hommes. » (Le Fur.) Le perfectionnement auquel nous aspirons ne peut pas être limité à la personne, il doit être collectif. Pour être qualifié de progrès et n’en pas être seulement un élément, il faut encore qu’il soit illimité.

Or, nous allons voir que ce n’est qu’à de rares époques et chez peu de peuples que la continuité, le développement illimité, l’individualisation et la socialisation des perfectionnements, considérés comme éléments inséparables, ont été acceptés comme un idéal à poursuivre, comme un but accessible. De nos jours, même cette conception du progrès est loin d’être universellement admise.

« Les Anciens n’avaient nulle idée du progrès ; ils


n’avaient même pas besoin d’en repousser l’idée, car ils ne l’avaient jamais conçue. Les nations orientales, maintenant encore, sont exactement dans le même cas. »

Les premières légendes de l’Antiquité reportent loin dans le passé la période heureuse de l’Humanité : c’est l’Âge d’or d’Hésiode, chez les Grecs ; c’est l’Éden de la Genèse, chez les Hébreux. À l’aurore de la civilisation, il était difficile de concevoir une harmonisation entre les exigences du clan ou de la tribu et les tendances de leurs membres. Le souci de la sécurité commandait la cohésion du groupe et refrénait l’essor de la personnalité.

Les lois de la cité doivent tendre à sa conservation, plutôt qu’à son enrichissement et à son extension. Peu ou point de relations extérieures, pas de critiques, pas d’irréligion, sous peine de prison ou de mort. C’est la négation du progrès sous toutes ses formes.

Cependant, au ve siècle avant notre ère se manifestait aussi une réaction contre la tyrannie de la cité, une revendication des droits de l’individu. Mais ce qui s’exprime ainsi, c’est un individualisme égoïste ; l’homme doit chercher le bonheur en soi et non dans les choses qui ne dépendent pas de lui. « Le progrès moral est donc purement individuel et personnel. Ne dépendant pas des choses extérieures, il ne dépend pas du milieu où le sort nous a fait naître. L’idée qu’une transformation de la société, par une transformation préalable ou simultanée du milieu matériel, puisse rendre les hommes meilleurs, plus justes ou plus heureux parce qu’elle harmonise les individus avec la collectivité, est étrangère à la morale des anciens philosophes. » (L. Weber.)

Rome introduit dans le monde l’ordre et, jusqu’à un certain point, la paix ; par contre, elle fait bon marché de l’individualité. « Le Romain n’était pas un barbare vulgaire. Organisateur et administrateur hors ligne, il pesait de toute la force de son pouvoir méthodique sur ses administrés et, leur faisant goûter les fruits de l’ordre et apprécier les beautés du droit, dirigeait les énergies subsistantes dans l’élite vers les réalités politiques et sociales, c’est-à-dire dans une voie bien différente de celle qui avait conduit à l’étude désintéressée de la nature… La nullité scientifique des Romains n’a pas eu d’égale, si ce n’est celle des Chinois. » (L. Weber.) Progrès matériel, peut-être, mais ni progrès moral, ni progrès scientifique.

Cependant, à mesure que Rome étendait son hégémonie, abolissant l’autonomie des cités, et déracinait le citoyen dépouillé de son statut légal, prenait naissance l’idée de la valeur propre de l’individu. Le sentiment de la dignité de l’être humain et de la solidarité qui le lie à ses semblables se manifeste au iie siècle siècle avant notre ère, chez Térence, par exemple.

La propagation des religions de salut, du Christianisme surtout qui triompha de ses rivales, parvint à dévier cette tendance, à dégrader l’homme en prétendant le spiritualiser, le détacher du monde au lieu de l’harmoniser avec lui.

« Selon le Christianisme, le progrès moral se ramène à la recherche du salut personnel, et le progrès social consiste dans la réalisation graduelle de l’Église universelle et de la communion des saints… »

« La préoccupation moderne du progrès est donc l’antipode des pensées qui élevaient l’âme chrétienne aux époques de foi. » (L. Weber.)

« C’est avec la Renaissance que la théorie moderne du progrès devait naître pour se développer sans interruption jusqu’à nos jours. » (E. Dupréel.)

Sans interruption, peut-être, mais pas sans difficultés, ni sans fourvoiements.

Au milieu du xve siècle, on acquiert une connaissance plus directe et plus exacte de la pensée des philosophes