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suite ininterrompue et graduée ; en particulier, concernant les faits biologiques et psychologiques. Ainsi, le développement des animaux et des plantes, qui part d’une simple cellule et finit par donner un organisme perfectionné, apparaît comme une progression. L’étude de l’embryon chez les animaux s’avère particulièrement instructive à ce point de vue. De la fusion d’un gamète mâle et d’un gamète femelle naît l’œuf qui, par bipartition successive, donne d’abord une sphère pleine, une morula, puis une blastula ou sphère creuse, enfin une gastrula où l’on distingue un feuillet externe, l’ectoderme ; un feuillet interne, l’endoderme ; et plus tard un feuillet intermédiaire, le mésoderme. La suite du développement sera différente selon les animaux observés ; mais, chez les vertébrés, elle reste analogue dans toutes les espèces, assez longtemps. L’embryon s’allonge et se recourbe ; quatre bourrelets latéraux ébauchent les deux paires de membres ; sur les côtés se dessine un commencement d’œil et d’oreille ; des fentes branchiales (les futures branchies des poissons) se voient plus en arrière. Par développement progressif, l’ectoderme formera ensuite l’épiderme de la peau et le tube nerveux ; l’endoderme donnera la muqueuse digestive, de nombreuses glandes, les poumons ; le mésoderme produira la corde dorsale, la musculature et les séreuses. Après la naissance, la progression continuera, provoquant la croissance et le développement complet de l’organisme. Comme la vie, la pensée suppose un enfantement préalable et une marche ascendante vers la perfection. Indéfiniment, la science humaine s’enrichit de vérités nouvelles, augmente le trésor de nos certitudes. Au point que plusieurs prévoient l’impossibilité, pour nos descendants, d’emmagasiner la multitude d’expériences et de lois que l’on découvre sans arrêt. Ils se trompent. « C’est à remplacer les lois fausses par des lois vraies, non à entasser des documents inutiles que consiste le progrès. L’antique alchimie ne le cédait à la chimie actuelle ni par le nombre des formules, ni par la complication des théories ; pour retenir l’histoire des Hébreux, l’effort mental sera sensiblement le même, qu’elle soit l’œuvre d’un prêtre sans scrupule ou d’un érudit consciencieux. Puis, dans les sciences très avancées, découvrir reste possible grâce à la multiplicité des subdivisions ; physique, chimie, biologie se développent rapidement par suite d’une spécialisation poussée fort loin. D’ailleurs, l’exemple des mathématiques, sciences presque achevées en quelques-unes de leurs branches, démontre que, parfois, l’ultime progrès ramène à plus de simplicité. » (Vouloir et Destin.) Même dans l’ordre biologique, on arrive à concevoir la possibilité d’une existence indéfinie, l’apparition de conditions défavorables étant la vraie raison de la décrépitude et de la mort. Le célèbre naturaliste Weissmann prétend que, chez les êtres multicellulaires, la mort résulte d’une adaptation progressive, utile à l’espèce. Elle « a paru, affirme-t-il, non comme une nécessité intrinsèque absolue, inhérente à l’essence même de la matière vivante, mais en conformité avec le but, c’est-à-dire comme une nécessité découlant, non des conditions générales de la vie, mais des conditions spéciales dans lesquelles se trouvent précisément les organismes multicellulaires… Mal effroyable pour l’individu, la mort, pour l’espèce, apparaît comme un bien puisque, grâce à elle, l’espèce peut sans cesse se rénover, se raviver par des individus plus jeunes et plus robustes renouvelant les organismes vieux et usés. » Alors que les choses inertes se désagrègent et tombent en ruine après un temps plus ou moins long, la matière vivante organise et construit sans cesse, au contraire. Ne nous étonnons point que de nombreux naturalistes lui donnent pour caractéristique l’immortalité, non la mort. Les expériences de Woodruf et de Metalnikov sur la pérennité des êtres unicellulaires sont connues. Les premiers, G. Haberland et Harrison ont montré que des tissus pouvaient


continuer à vivre hors des organismes supérieurs qui les ont produits ; les méthodes adoptées par Carrel ont donné, depuis, une grande extension aux recherches concernant la multiplication des cellules à l’extérieur de l’organisme. Ainsi, la vie apparaît susceptible d’une progression sans fin. On peut en dire autant de la pensée, toujours en mouvement, jamais satisfaite de ce qu’elle connaît déjà. Et c’est vers un monde harmonieux qu’elle nous conduit, un monde débarrassé des credo inventés par les prêtres, des lois fabriquées par les gouvernants. — L. Barbedette.


PROLÉTAIRE, PROLÉTARIAT. Le dictionnaire Larousse nous donne du mot prolétaire une définition historique qui ne manque pas d’une certaine saveur. Reproduisons-la intégralement… Prolétaire – lat. proletarius – de proles (lignée). Homme pauvre, qui n’était considéré comme utile, à Rome, que par les enfants qu’il engendrait, et qui était exempt de la milice, sauf en cas de tumulte. Et voici pour une définition moderne… Celui qui n’a, pour faire vivre les siens et lui-même, que son travail. Quant au prolétariat, c’est l’ensemble de ceux qui jouissent de la liberté civique, mais qui n’ont que leur travail comme unique moyen de subsistance.

Il nous paraît inutile de relever ici ce qu’il peut y avoir d’ironie involontaire dans cette triple définition du prolétaire, dont toute la valeur sociale consiste à produire des enfants, et qui, ne possédant rien, dispose néanmoins de la liberté, c’est-à-dire d’un droit abstrait dont il n’a que faire, véritable leurre, par conséquent, dans l’état de misère physique ou intellectuelle où le régime le plonge. Il y a là, en quelques mots, un aperçu fort juste et suggestif de la destinée passée et présente du prolétaire. Tel quel, cependant, il ne répond pas à toutes les questions que pose l’existence du prolétariat, questions intéressant l’historien, le sociologue, l’économiste ; questions complexes au plus haut point, car les données manquent souvent pour retracer la vie du prolétaire. L’Histoire, si prolixe, quand elle retrace les faits et gestes des tyrans, des guerriers, des maîtres du monde, est à peu près muette sur le sort des travailleurs. Dans la plupart des cas, nous ne sommes informés que de leur existence collective, comme classe soumise et vouée au travail servile ; nous ignorons souvent leur vie matérielle et morale, leurs préoccupations, leurs misères, leurs espoirs, leurs révoltes. De temps en temps, seulement, nous apprenons qu’ils ont forcé la consigne qui les maintenait dans l’ombre et le silence et que, pour un temps très court, ils sont passés au premier plan de l’Histoire. Révoltes d’esclaves, jacqueries, grèves…, autant d’efforts des parias pour conquérir leur droit à une existence libre et humaine. Révoltes vite réprimées. Après ces courtes rumeurs, à nouveau, le silence règne et le vaincu, courbé sous la dure loi d’obéissance, travaille et se tait.

Pourtant, quelle que soit l’insuffisance de notre documentation, il n’est pas impossible de tenter une histoire du prolétariat. De nombreux historiens de l’école matérialiste se sont attachés à écrire la vie des travailleurs dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Ils nous ont apporté des détails touchant leur travail professionnel, leur organisation, leur vie publique et privée, leurs rapports avec les maîtres et avec l’État. Grâce à tous ces travaux, l’ombre qui enveloppait l’existence des travailleurs s’est, en partie, dissipée. Nous avons vu peu à peu se dessiner, à côté de la brillante image du noble, du patricien, du chevalier et du bourgeois, l’humble silhouette de l’ouvrier et du paysan.

Il ne saurait être question de reprendre ici tout ou partie de ces travaux. À peine pourrons-nous les utiliser afin de préciser et d’éclairer notre travail par un recours à l’histoire lointaine du Prolétariat, ou, tout au moins, de ce qu’on est tenté d’appeler ainsi. C’est, en