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quier, se débattant contre la ruine, serait « l’ennemi de classe » du maître d’école ou du chef de gare, dont la situation matérielle est bien souvent meilleure. Le propre du capitalisme fut précisément de multiplier, plus qu’aucun autre régime, les catégories économiques et sociales. Il est inexact que le capitalisme doive nécessairement abaisser le salaire. Il peut aussi faire le contraire, et il le fit. Les rigides prédictions marxistes s’appliquent le plus souvent à faux sur le capitalisme, parce que ce dernier est doué de la plus grande souplesse. C’est précisément cette qualité qui rend ce régime le plus résistant et le plus difficile à abattre. » Si Karl Marx indique le processus qui doit aboutir à la disparition du régime actuel, il reste muet sur la période constructive qui suivra cette disparition. Quand cessera l’exploitation économique, l’État, soutien de la bourgeoisie capitaliste, aura perdu sa raison d’être. D’où cette déclaration du Manifeste communiste : « Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. » Et Engels écrira qu’un jour « toute la machinerie de l’État sera reléguée près de la hache de bronze et du rouet dans les musées d’antiquailles ». Mais Marx admettra qu’à titre de force destructive, l’État peut passer au service du prolétariat, avant de s’évanouir de lui-même, lorsque la puissance du capitalisme sera définitivement abattue. Simple résultante de la domination de classe, il doit fatalement disparaître avec elle.

Dans l’État, les communistes voient, théoriquement, un mal indispensable mais transitoire, destiné à prendre fin avec le capitalisme d’État. En pratique – hélas ! –, il semble que, dans la Russie soviétique, comme ailleurs, les détenteurs de l’autorité n’abandonneront leur place que si on les y contraint. Les marxistes décrétaient, en 1871, au congrès de Londres, que « l’organisation du prolétariat en parti politique était nécessaire pour assurer le triomphe de la révolution sociale » ; et, l’année suivante, ils affirmaient que « la conquête du pouvoir politique est le grand devoir du prolétariat ». Dès lors, leur principale préoccupation fut de s’emparer de l’État : sa disparition étant reportée dans un avenir dont on ne s’inquiétait pas. Engagé dans cette voie, de plus en plus oublieux de ses origines, le socialisme a sombré finalement dans l’électoralisme : il ne songe aujourd’hui qu’à obtenir de nombreux sièges dans les parlements des divers pays européens. Un réformisme doucereux lui fait complètement oublier ses anciens buts révolutionnaires ; et des compromissions de toutes sortes le déshonorent quotidiennement. Un Millerand, un Viviani, un Paul Boncour, un Vandervelde, un Mac Donald, etc. – nous ne pouvons les citer tous : ils sont trop ! –, ont montré jusqu’où les politiciens de la IIe Internationale savent aller en matière de reniement.

Les partisans de la IIIe Internationale rejettent le parlementarisme et mettent leur confiance dans la dictature du prolétariat ou, plus exactement, dans la dictature du parti communiste. Lénine, fervent marxiste, se donne, en théorie, comme un adversaire de l’État. « La lutte des masses laborieuses pour s’arracher à l’influence de la bourgeoisie en général et de la bourgeoisie impérialiste en particulier, a-t-il écrit, est impossible sans une lutte contre les préjugés opportunistes à l’égard de l’État. » Et, rappelant le passage où Engels déclare que, le communisme instauré, l’État s’endort de lui-même et meurt, il ajoute :

« L’expression l’État se meurt est très heureuse, car elle exprime à la fois la lenteur du processus et sa fatalité matérielle. C’est l’habitude seule qui peut produire ce phénomène et qui le produira sans aucun doute. »

D’une façon plus catégorique, il dira même : « Sur la suppression de l’État comme but, nous sommes complètement d’accord avec les anarchistes. » Mais ce sera


pour ajouter plus loin : « Nous sommes d’accord sur les buts, pas sur les moyens. Et nous considérons l’État prolétarien, la dictature comme une nécessité. » Cette dictature, qu’il identifie avec les ouvriers armés, est « un pouvoir qui s’appuie directement sur la violence et n’est lié par aucune loi ». Sur les ruines de l’État capitaliste, Lénine veut établir un État prolétarien, « à titre transitoire », assure-t-il. Ces vues théoriques furent expérimentées par lui, lors de la Révolution russe. Prévoir le résultat final des transformations accomplies dans la République fédérative des soviets de Russie est encore malaisé. Nous ne nous sommes point mêlés à ses adversaires, lorsqu’on l’attaquait de toutes parts ; et pourtant des faits personnels nous ont révélé l’étroitesse d’esprit de ses dirigeants. C’est vers elle qu’allait notre sympathie, quand tous les réactionnaires du monde se liguaient pour l’étrangler. Et nous lui sommes reconnaissants des coups qu’elle a portés au pouvoir capitaliste. Mais, chez elle, l’État omnipotent réduit l’individu à n’être qu’un numéro dépourvu d’idées propres ; elle fabrique les mentalités en série ; sur son sol, la liberté ne fleurit nulle part.

« L’État prolétarien, écrit Ernestan, ne semble pas avoir suivi les prescriptions du prophète Engels. Il ne paraît pas considérer ses interventions dans les affaires sociales comme devenant « de plus en plus superflues ». Quant à s’endormir ? Il ne déclare aucune fatigue et, à moins que le prolétariat russe ne se décide à le tuer, il vivra plus longtemps que le prestige d’Engels lui-même. Tout au contraire, le pouvoir d’État bolchévique enlaça dans ses tentacules, les uns après les autres, tous les éléments de la vie économique et sociale, paralysant du même coup les facultés créatrices et les forces potentielles du prolétariat et empêchant ainsi l’éclosion des véritables élites. L’État, maître de tout, doit par le fait pourvoir à tout ; l’abus engendre l’abus : chaque décret-loi, accentuant la dictature, écarte de plus en plus de la méthode socialiste. Comme ils se rendent compte des résultats, et pour combattre les déceptions, les théoriciens patentés du gouvernement russe se retranchent derrière le régime transitoire qui doit constituer les bases d’un socialisme futur. Ils tiennent le prolétariat en haleine et se dupent peut-être eux-mêmes avec l’électrification, la collectivisation des terres, le plan quinquennal et autres mots d’ordre présentés comme des mythes. Ils oublient ou n’ont jamais su que le socialisme ne se mesure pas à la capacité industrielle, au rythme de la production ou à la puissance économique, mais, avant tout, aux rapports économiques et sociaux des individus ; au fonctionnement de la justice sociale suivant le socialisme. »

Dans Vérités et Mensonges du bolchevisme, G. Michaud note, avec beaucoup de finesse, les multiples contradictions auxquelles aboutit le régime soviétique. De plus en plus, le travailleur russe se voit frustré de ses droits au profit de l’État ; l’inégalité des salaires subsiste, elle est même beaucoup plus accentuée maintenant qu’au début de la Révolution ; les cerveaux des jeunes, savamment malaxés, ne savent plus que croire en Lénine et obéir à la dictature. « L’État, comme l’individu, écrit Michaud, n’échappe pas à l’instinct de conservation : il le subit et se défend par la répression et le renforcement de ses prérogatives. Alors, apparaît l’importance de cette mystification qui poursuit le dépérissement de l’État en le fortifiant, qui prétend faire périr l’État tout en ignorant la voie qui mène à son extinction. »

Dans certains domaines, en matière de famille, de mariage, d’avortement, par exemple, les communistes russes sont parvenus à d’heureux résultats en s’inspirant des idées libertaires. Leur campagne systématique de déchristianisation provoque les protestations intéressées des clergés catholique et protestant : parce qu’ils ne font point appel à la violence, comme on l’a prétendu,