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Page:Faure - Encyclopédie anarchiste, tome 4.1.djvu/23

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PAT
1989

après avoir accouché de sept enfants, ne peut plus être vierge, ou que Jésus ne se dissimule pas tout entier dans une rinçure de calice, ne sentez-vous pas aussitôt la moutarde qui vous monte au nez ? Mais serait-il musulman celui qui, au lieu d’être né aux confins du désert, aurait vu le jour dans les montagnes d’Écosse, et seriez-vous catholique si vous aviez fait vos premiers pas dans les plaines du fleuve Amour ? De même ne serait jamais devenu patriote celui qui n’aurait de sa vie entendu parler de la patrie. L’enseignement patriotique commence dans la famille même : « Le bambin sait à peine marcher qu’on lui donne pour ses étrennes des soldats en plomb, des canons, des forts en carton, un tambour, un clairon, un fusil, un sabre plus grand que lui. Quand les moyens le permettent, on l’affuble d’un costume de hussard, de dragon, avec un beau casque, une belle crinière. » (G. Hervé.) Aujourd’hui, les grands magasins vendent des mitrailleuses, des tanks. Et bébé fait : poum ! À trois ans, il tue déjà des hommes par la pensée. Et papa, maman, grand-père sourient. Mais aussi, comme il écoute les récits du temps de guerre où l’on évoque — non point tant que cela la boue, les poux, la merde, la souffrance et la mort ; c’est triste et sale, ça — mais les beaux faits d’armes la vie en « Bochie », les rigolades et l’aventure ma foi, presque merveilleuse !… « L’enfant entend tout cela, souvent de travers. Mais son cerveau reçoit de cette éducation familiale une ineffaçable empreinte. Avant même d’être allé à l’école, le morveux a déjà dans le sang la haine de l’étranger, la vanité nationale, l’idolâtrie du sabre, l’adoration mystique de la patrie. » (Hervé.)

Bébé a six ans. Il va à l’école. Il sait lire (si l’on veut). Il a quatre, cinq livres et parmi ceux-ci l’Histoire de France, la criminelle Histoire de France, aux images suggestives, aux récits enflammés. Ici, ce sont les « enfants Gaulois qui se battent comme de petits sauvages » ; et là, Henri IV, enfant, une trique à la main, « gai et batailleur ». Partout c’est la France qui rallie le légendaire panache « sur le chemin de l’honneur et de la victoire » ; partout aussi c’est la mauvaise foi des « ennemis ». La France risque n +1 fois de disparaître ( !) mais toujours le patriotisme de ses enfants la sauve du désastre.

On va leur percer le flanc
Rataplan, rataplan, tire-lire…

Chante un soldat de Napoléon. Et bébé qui vient d’écouter — avec quelle ardeur ! — le récit passionné va, pendant la récréation, se battre lui aussi « comme un petit sauvage ». Il sera Vercingétorix, il sera Bayard — seul, hein, au Garigliano ! — et Bonaparte à Arcole, et le « poilu » ! Nous avons connu un gosse qui vivait si intensément le drame qu’il brandissait un couteau ! Autrefois ne se battait-on pas à la hache ? C’est si beau de s’entr’égorger ! Et puis, ce n’est pas si répréhensible que cela de jouer à la guerre. Duguesclin n’est-il pas devenu un « as » parce qu’enfant il flanquait des raclées à ses camarades et sortait du combat les habits déchirés et le nez sanglant ? De quel droit le maître voudrait-il interdire en récréation ce qui est glorifié en classe ? D’ailleurs, l’étude reprend. L’austère « morale » est là pour maintenir dans le droit chemin le petit bout d’homme qui pourrait s’égarer. Devoir envers la Patrie ! « Celui qui n’aime pas la Patrie, absolument, aveuglément, ne sera jamais que la moitié d’un homme. » : Morale et enseignement civique, par A. Saignette (livre du maître), p. 64. « On doit à sa patrie le sacrifice de sa vie. Il n’y a pas de gloire comparable à celle du citoyen qui meurt pour son pays. Le devoir du soldat est de défendre son drapeau jusqu’à la mort. » (La morale mise à la portée des enfants, par O. Pavette, p. 141, etc., etc.). Mais bébé chante aussi. Ne touche-t-on pas à tous les arts, à l’école dite « primaire » ? La seule chanson que nous apprit notre premier maître — la

seule qu’il sût, vraisemblablement — s’intitulait Le Soldat Français :

Où t’en vas-tu, soldat de France,
Tout équipé, prêt au combat,
Plein de courage et d’espérance
Où t’en vas-tu, petit soldat ?… etc.

On la braillait encore récemment dans une école d’une grande ville.

Qui ne connaît aussi Le clairon, de Dérouléde ?

L’air est pur, la route est large
Le clairon sonne la charge…

Et la Marseillaise :

Amour sacré de la Patrie…

Et l’Hymne, de Hugo, accommodé à nombre d’airs martiaux :

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie…


Et tant d’autres !

« Il est piquant, écrivait, naguère, G. Hervé, dans Leur Patrie, de constater qu’en tous pays la religion patriotique est introduite dans les cerveaux et dans les nerfs par les mêmes procédés que les religions proprement dites. L’une comme l’autre prend l’enfant dès le jeune âge, avant que son esprit critique n’ait commencé à se former ; les chansons patriotiques remplacent les cantiques ; les manuels d’histoire et d’instruction civique remplacent la bible et le catéchisme ; au lieu de chasubles éblouissantes d’or et de pierreries du prêtre, ce sont les costumes criards, tapageurs des soldats et des officiers, un mélange carnavalesque de bleu, de rouge, de vert, de doré, de plumes de coq, de plumes d’autruche ; les chapelets et les autres momeries catholiques sont remplacés par les exercices de chiens savants de la caserne, destinés eux aussi à étouffer toute initiative et toute réflexion ; ce n’est plus la musique troublante de l’orgue, c’est le bruit énervant des tambours, des trompettes, des musiques guerrières ; en guise de processions, des revues, des parades, des alignement ; tirés au cordeau, des défilés à grand orchestre, où l’on voit 50 000 marionnettes humaines lever la patte en cadence au commandement. Pas une fête publique, ni en Allemagne ni en France, qui ne soit accompagnée d’une exhibition solennelle de soldats sous les armes. Chaque 14 juillet, en l’honneur des grands ancêtres qui ont pris la Bastille, l’armée française est exhibée sur les places publiques de toutes les villes de garnison. Des centaines de milliers de citoyens se lèvent de bon matin, pour aller voir griller sous le soleil, en costume carnavalesque, le guignol national. Et là, tous, ils poussent des bravos frénétiques quand ils voient défiler, au milieu de nuages de poussière, des lignes interminables d’hommes, de chevaux, de canons, une masse formidable de viande de boucherie et d’instruments d’abattoir. Et quand passe devant eux, au bout d’un bâton, le morceau d’étoffe qui est l’emblème sacré de la patrie, un frisson religieux court dans leurs nerfs et ils se découvrent dévotement devant l’icône, comme leurs pères se découvraient devant le Saint-Sacrement. Arrivé à ce degré de déformation intellectuelle, le patriote est bête à tuer : il est à point pour l’abattoir. »

L’enfant a grandi. Après les « patronages », les sociétés de boy-scout ou de préparation militaire qui se sont disputé son adolescence, la caserne le prend à vingt ans. Vienne la guerre, il n’a qu’un cri : « À Berlin ! » (de l’autre côté du Rhin : « Nach Paris ! » ) Ou bien il s’en va sauver la France en crevant sur une terre lointaine. Il faut bien porter la civilisation aux noirs ou aux jaunes en les exterminant. Car l’heure des sacrifices sanglants a sonné. Le Patriotisme demande maintenant l’immolation de ses fidèles. Le pau-