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nombre des propriétaires, par l’organisation d’un état de sujétion de plus en plus ploutocratiquement favorisé. Par la faculté d’interprétation laissée à ses commentateurs et à ses applicateurs, le Code civil a été l’instrument de cette organisation et de l’étranglement progressif de la liberté, sous la domination de plus en plus absolue de la propriété. Ses 515 premiers articles ont été employés à sceller la soumission de la personne humaine aux convenances propriétaires de la famille et de la société. Les 1 800 autres ont consacré les droits et les usurpations de la propriété, « inviolable et sacrée », contre tous les autres droits de l’homme. Dans ce château fort de la légalité, plus imprenable que les anciennes demeures féodales, le nouveau seigneur, le nouveau roi, le capitaliste, nargue l’immense foule du salariat asservie à ses profits et dont la seule liberté est de crever de faim si elle ne veut pas se soumettre aux caprices du despote. Le Code pénal et le Code du travail, sentinelles vigilantes, montent la garde pour que digèrent et dorment en paix les heureux bénéficiaires du Code civil. Si les codes ne suffisent pas, il y a les fusils, comme en 1831, à Lyon. C’est contre les ouvriers défendant leur illusoire liberté du travail que l’armée française fit le premier essai, in anima vili, des balles Lebel, à Fourmies, en 1891… Aujourd’hui, on emploie les mitrailleuses et les bombes, dans les républiques de plus en plus « démocratisées », contre ceux qui demandent du travail !… « La société a assassiné civilement l’individu à qui elle a refusé du travail », disait Fourier, il y a plus de cent ans ; elle y a ajouté l’assassinat effectif que le code appelle « homicide prémédité ».

On a fait le 89 politique – et encore ! – contre les privilèges politiques. Il reste à faire ce que M. Albert Bayet appelle le « 89 économique » (Cahiers de la Ligue des D. de l’H., 20 novembre 1931), sans lequel le premier n’est qu’une balançoire. Ce nouveau 89 ne sera possible qu’en attaquant et en supprimant la propriété. Un des présidents de la Ligue des droits de l’homme, Ferdinand Buisson, a dit fort justement : « L’homme n’a pas de liberté s’il n’a que la liberté politique ; il n’y a pas de liberté là où il n’est pas réalisé la première de toutes les libertés, la liberté de vivre, la liberté d’être homme… Vous avez protesté pour la liberté de l’individu. Ne protesterez-vous pas en faveur de ces individus, et ils sont légions, qu’on appelle libres et qui meurent de faim ? » La liberté de vivre est impossible sous le régime de la propriété pour quiconque ne vit pas du travail d’autrui. Or, c’est le cas de la majorité des hommes.

Nous avons déjà vu (Liberté individuelle) la contradiction de la Déclaration des droits de l’homme, au sujet de la liberté, lorsqu’elle dit, d’une part : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » et, d’autre part : « Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être empêché. » Nous avons vu comment la deuxième proposition détruit la première en favorisant l’exploitation des travailleurs par les détenteurs des entreprises du travail et de ses instruments. Cette exploitation, organisée sous le titre fallacieux de la liberté du travail, n’est-elle pas la négation de toute liberté pour le travailleur ?

La Révolution Française promettait à tous les hommes quatre choses qui sont incluses dans la Déclaration des droits : la liberté, l’égalité, la propriété, la sûreté. Elles étaient, disait-elle, des droits naturels, imprescriptibles, inviolables, sacrés, que la Nation devait faire respecter au bénéfice de tous les hommes. Qu’était-ce à dire, sinon que la propriété individuelle devrait être transformée en propriété de tous ? Comment, sans cela, établirait-on l’égalité des hommes, et comment leur garantirait-on la liberté et la sûreté ?… On n’établit et on ne garantit rien. La suite de la Révolution fut un habile escamotage ; ses principes firent


cette « blagologie » dont devrait se satisfaire le « peuple souverain ». Les anciens propriétaires des biens féodaux furent remplacés par les nouveaux propriétaires des biens nationaux. Il était d’autant plus nécessaire pour eux de garantir l’inviolabilité de la propriété qu’ils en avaient à peine payé le quart, et qu’ils devraient en faire retour à la Nation si on s’avisait de réaliser l’égalité promise à tous les citoyens. Mais c’eût été tomber dans le communisme, dans le collectivisme ; c’eût été aboutir à cette vaste conception de l’État dont s’étaient inspirés tant de penseurs de la Révolution ; c’eût été empêcher l’établissement de ce troisième État qui, pour être « Tout », comme le voulait Siéyès, devait assurer sa prédominance par la possession des biens et du pouvoir. Et c’est ce que comprirent les premiers « constituants » qui refusèrent de discuter le principe de la propriété pour « ne pas la compromettre » (sic). On avait les gendarmes et la guillotine pour faire respecter la propriété, comme l’Ancien Régime avait eu les sergents et le gibet ; cela devait suffire. La Révolution, qui prétendait s’établir sur le droit, ne s’établit ainsi que sur l’arbitraire et la force. Ce fut sa faute, ce fut son crime, et c’est pourquoi elle est aujourd’hui à refaire.

La blagologie politicienne triomphait déjà dans les formules qui ne disent rien, produisent encore moins, mais suffisent à bercer les vagues espoirs des volontés incertaines. Un Danton pouvait dire : « L’homme a le droit de se gouverner lui-même et de conserver le fruit de sa libre activité. » Double sophisme, en présence de la Terreur et de la misère du temps. Les Girondins affirmaient, ex-cathedra, que la propriété était antérieure à toute loi ; mais ils étaient, malgré ce, si peu sûrs de sa légitimité qu’ils refusaient de la prouver, disant : « Quiconque essaie de consacrer la propriété la compromet ; y toucher, même pour l’affermir, c’est l’ébranler… » En fait, il s’agissait surtout d’établir et de consolider les privilèges de la nouvelle féodalité de l’argent, plus avide encore que l’ancienne, et qui se constituait avec cette propriété industrielle que Barnave saluait, mais dont l’ouvrier était exclu comme possesseur, puisqu’il était dépossédé du fruit de son travail.

Rivarol disait avec juste raison que la Révolution avait été faite par les rentiers. Il faut ajouter : et la haute bourgeoisie capitaliste, maîtresse des banques. À la veille de la Révolution, rentiers et hauts bourgeois étaient déjà les maîtres de l’État, possédant les titres d’une dette publique de quatre milliards et demi. Or, ils craignaient la banqueroute de la royauté qui ne se gênait pas, à l’occasion, pour puiser dans les caisses des banques et avait fait rendre gorge plus d’une fois, à son profit propre, bien entendu, aux gens d’affaires enrichis des dépouilles du peuple. Il fallait aux oiseaux de proie un régime qui, non seulement ne les dépouillerait pas, mais qui, encore, ferait payer au peuple, comme on le voit pratiquer aujourd’hui sur une si grande échelle, les déficits de leur gabegie. Devant une puissance économique déjà si fortement organisée, si résolue et si ferme dans ses desseins, que pouvait le verbalisme d’une Déclaration des droits de l’homme qui se combattait elle-même par ses contradictions et semait la division chez ses propres défenseurs ? Elle fut d’ailleurs rédigée par la seule bourgeoisie, cette Déclaration dont Malouet disait, dès le 3 août 1789 : « Pourquoi transporter les hommes sur le haut d’une montagne et, de là, leur montrer tout le domaine de leurs droits, puisque nous sommes obligés ensuite de les en faire redescendre, d’assigner des limites et de les rejeter dans le monde réel où ils trouveront des bornes à chaque pas ? »

Mais ne fallait-il pas que la nouvelle parole descendît d’un nouveau Sinaï pour consacrer l’imposture ? En bas, dans la réalité où pataugeaient les pauvres dupes,