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en avant dans la voie de l’affranchissement de la femme.

On soutient volontiers, aujourd’hui, que la prostitution est un métier comme un autre et qu’il n’a rien de déshonorant. J’accorde ; l’honneur est évidemment une chose dont le territoire est difficile à délimiter. En réalité, on peut dire que l’honneur, aujourd’hui, se confond avec l’argent ; honorable avenue des Champs-Élysées, la prostitution est déshonorante boulevard de Belleville.

Ce qu’on peut dire de la prostitution, c’est que c’est un vilain métier. Il faut se livrer à n’importe qui, souvent à des ivrognes, subir des caresses répugnantes. On attrape obligatoirement la syphilis, qu’il faut soigner toute sa vie et dont on meurt ; on gagne, en outre, toutes espèces de maladies sexuelles ou non. On est conduit forcément à une vie désordonnée, dans un milieu crapuleux, et on meurt prématurément, presque toujours.

« Ça prouve que, quand on est catin,
Faut s’établir Chaussée d’Antin. »

chantait Aristide Bruant, il y a quelque trente ans. Exercée dans les milieux pauvres, la prostitution est un métier affreux. Carco, dans sa « Rue Pigalle », nous montre la vie lamentable des malheureuses filles de trottoir:vie de misère, de violences, de coups et que vient trancher dans sa fleur le couteau du marlou se jugeant lésé dans ses droits de seigneur et maître.

Que penser de la réglementation ?… Que c’est une législation barbare. Les hommes, pour se préserver des maladies vénériennes, ont imaginé de traiter comme un bétail, une catégorie de femmes. Ces femmes ne commettent aucun délit, car, enfin, personne n’oblige l’homme à suivre la prostituée ; on l’arrête, on la traite abominablement et elle passe en prison un temps variable. C’est un état de choses indigne d’un pays civilisé ; et notez que l’arbitraire ne frappe que la prostituée pauvre ; celle qui demeure avenue de l’Opéra ne va jamais en prison.

La prostitution est-elle utile ?… Oui, dans l’état actuel de nos mœurs. La femme a moins de besoins sexuels que l’homme, et le peu qu’elle en a, la société l’oblige à le réfréner. L’homme a l’habitude de trouver très aisément la satisfaction de sa sexualité, pourvu qu’il ait un peu d’argent. Si on supprimait la prostitution, il n’aurait plus que la ressource du viol ; et les femmes condamnées à la réclusion revivraient l’ancien esclavage.

Malgré l’exutoire que fournit la prostitution, les crimes sexuels, viols, viols suivis de meurtres sont assez communs. Ils sont souvent le fait, soit d’anormaux sadiques qui cherchent dans le sang la satisfaction sexuelle, soit de paysans brutaux vivant d’ailleurs loin de toute maison de prostitution. Si on supprime l’exutoire, les crimes sexuels seront journaliers; non seulement le perverti, mais l’homme normal seront tentés de satisfaire par la violence le besoin sexuel qu’ils ne pourront plus satisfaire avec de l’argent.

La société future rendra inutile la prostitution:d’abord, parce que la femme, admise dans la production, pourra vivre de son travail ; ensuite, parce que les préjugés sur la vertu féminine, qui consiste à refouler la sexualité quand on n’a pas de mari, auront disparu. La Russie soviétique s’est engagée dans cette voie de la liberté sexuelle ; jusqu’ici, cependant, il semble que les femmes n’y aient pas gagné, bien au contraire. Les hommes, n’étant plus retenus par les lois et la crainte de l’opinion, en usent avec les femmes avec une grande brutalité. L’amour-sentiment aurait disparu, l’union sexuelle ne serait plus qu’un contact éphémère ; l’amant n’est plus un ami. Il faut penser que c’est là un état transitoire. Les couches prolétariennes qui s’élèvent en Russie sont de mentalité grossière; la marche du progrès affinera leurs mœurs.

La cause de la prostitution ne doit pas être cherchée


ailleurs que dans l’esclavage moral et social de la femme:l’affranchissement total du sexe féminin la fera disparaître. — Doctoresse Pelletier.

PROSTITUTION. La prostitution est un commerce très ancien. Mais il n’était pas autrefois un commerce libre ; son profit allait exclusivement au propriétaire mâle de la femme ou des femmes dont les charmes étaient mis en location. C’est une des formes de l’esclavage. Quand des hommes réduisaient d’autres hommes en servitude, ils tiraient le meilleur parti de leurs esclaves en utilisant leurs services suivant leur spécialisation (forgerons, bergers, charrons, etc.). Quant aux femmes, en plus du travail de leur spécialisation comme fileuses, tisseuses, etc., elles avaient aussi, quand elles étaient jeunes et jolies, à réjouir le cœur du maître, en partageant sa couche au gré de ses caprices.

Je n’ai pas l’intention de faire un historique complet, ni de revenir sur la prostitution sacrée, ni sur cette sorte de prostitution hospitalière qui existait dans certaines tribus primitives. Je commence par remarquer que l’indépendance de la femme n’existait pas autrefois, pas plus qu’elle n’existe en Orient aujourd’hui ; donc, il n’y avait pas de liberté sexuelle. La femme était obligée d’accepter passivement son sort, et il semble d’ailleurs que, sauf exception, l’orientation amoureuse, la différenciation sexuelle aient été assez vagues autrefois – et encore aujourd’hui –, ce qui explique l’indifférence pour la vierge d’être mariée à celui-ci ou à celui-là, et réciproquement. Autrefois, les parents vendaient leur fille en mariage, sans que celle-ci eût un mot à dire, et elle était si jeune qu’elle ne pouvait guère se rendre compte. Encore de nos jours, les filles en Orient et en Extrême-Orient sont dans cet état d’infériorité et de soumission complète au chef de famille, et ne font que passer ensuite sous l’autorité d’un mari qu’elles ne connaissaient pas avant. Les hommes non plus, chez les musulmans, ne connaissent pas leur fiancée; mais les mœurs évoluent depuis quelques décades. Enfin, les bourgeois de notre civilisation moderne, arrangeant un mariage avantageux, ont coutume de dire : l’amour viendra après. Et il arrive, en effet, que chez ces êtres, pour qui l’argent passe avant toute sentimentalité, le mariage crée la reconnaissance sensuelle, le sentiment de protection chez le mari, celui de sécurité chez la femme, et y ajoute les liens qu’apporte la naissance des enfants.

Quoi qu’il en soit, et je le répète, sauf exception, ce qui caractérise l’Antiquité, c’est la passivité de la femme en matière d’amour et le peu de tendance au choix chez le mâle, sauf au point de vue des formes physiques. Le chef, le noble, le patricien, et plus tard l’homme riche, ont un harem de captives de guerre ou d’esclaves achetées, disons un lupanar individuel. La femme de condition libre ne s’appartient pas, sa vertu est sauvegardée par la coutume de la tribu. Même quand la tribu a évolué, que la cité est née, que les familles sont plus indépendantes, la femme est surveillée et protégée étroitement. Elle est toujours sous la domination du chef de famille. Des peines féroces frappent le moindre écart sexuel. À plus forte raison, il est impossible que la femme de condition libre, serait-elle plébéienne, glisse à la prostitution. C’est là une chose inconcevable.

Cependant, les cités ont grandi. En dehors des citoyens, elles contiennent une population hétérogène, des étrangers de passage venus pour un trafic quelconque, d’autres qui s’installent pour plus longtemps ou à demeure, commerçants ou artisans. Impossible pour eux d’avoir des relations sexuelles avec les femmes de la cité, ni avec les esclaves qui sont propriété privée et gardée. Les plus riches s’achètent eux-mêmes des esclaves. Le plus grand nombre n’a rien, ni même la possibilité du mariage. Des aventures, sans doute, avec des femmes faciles du bas peuple, moins surveillées que les