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riche, et c’est le rêve de quelques jeunes filles qui veulent se faire une place dans le monde. Mais il n’est pas donné à toutes de réaliser leur rêve. Le changement de milieu est donc affaire de chance. Tout dépend du hasard d’une aventure. Le rôle de la chance se fait bien voir dans le cas de ces courtisanes de luxe qui tombent, après une fortune éphémère, dans les rangs de la basse classe ; c’est qu’elles n’ont pas eu assez d’intelligence, ni assez de sécheresse de cœur pour se maintenir là ou le caprice du sort les avait placées.

Donc, l’intelligence a, elle aussi, un rôle effectif dans l’arrivisme d’une prostituée. Non seulement pour se maintenir dans les rangs de la haute galanterie, mais tout aussi bien pour y parvenir. À ce point de vue, on pourrait presque dire que les prostituées de luxe sont des prostituées volontaires, tandis que celles de la basse prostitution se contentent de vivre ; elles subissent leur sort avec passivité, sans rien y pouvoir. Celles qui, intelligentes et ambitieuses, ont commencé dans les bas-fonds se démènent pour capter la chance ; elles multiplient les tentatives, acquièrent de l’expérience, choisissent avec plus de discernement les lieux de plaisir où elles fréquentent, choisissent aussi leur amant de cœur au lieu d’en rester l’esclave, et s’en servent pour agrandir le cercle de leurs relations dans des milieux plus raffinés. (Voir les Mémoires d’Eugénie Buffet.)

Il est à peu près inutile de dire que les cas de réussite sont assez rares. Les malheureuses filles qui végètent dans la basse prostitution restent là où elles sont tombées. Elles ont l’esprit de mollesse, lié le plus souvent à une certaine stupidité (ce qui n’exclut pas la ruse, la ruse des arriérés) ; elles arrivent facilement à la résignation d’abord, à l’indifférence ensuite ; elles se laissent souvent exploiter par un souteneur ou un amant de cœur.

Entre les prostituées intelligentes et énergiques et celles qui sont apathiques ou débiles mentales, il y a toutes les nuances possibles, suivant le degré d’intelligence et suivant la chance. Pourtant, les unes et les autres présentent presque toutes le même caractère commun : elles n’ont pas beaucoup de sentiments affectifs.

Dans le domaine de la morale générale, l’affectivité joue déjà un très grand rôle ; elle sert de lien aux relations humaines et s’oppose aux réactions d’égoïsme antisocial. Dans le domaine particulier de la morale sexuelle, l’affectivité joue un rôle prépondérant. Ce qui donne la suprême joie, dans les rapports sexuels, c’est l’association de la jouissance charnelle et de la communion sentimentale de deux êtres. Quand il y a dissociation entre l’acte et les sentiments affectifs, cet acte devient une corvée. Chez un certain nombre de personnes, surtout chez les mâles, l’attrait physique peut compenser l’absence de sentiments ; mais la satisfaction physiologique obtenue, les plus délicats éprouvent le dégoût d’eux-mêmes et de leur partenaire.

Ces remarques s’appliquent aux gens chez qui les besoins sentimentaux ont pris un certain développement. Une femme, pourvue d’affectivité, se donnera corps et âme à son amant, mais répugnera à se donner à plusieurs. Elle fera donc plus d’efforts pour échapper à la prostitution – sauf si elle y est poussée par l’amant – que celles qui sont indifférentes. « Ça nous coûte si peu, disait Ninon de Lenclos, et ça leur fait tant de plaisir. » Devise d’une femme intelligente, sceptique et volage. Une certaine sécheresse de cœur et l’ambition de devenir une idole sexuelle, alliées à quelque intelligence, voilà les qualités de celles qui, avec beaucoup de chance, savent arriver à une situation enviable dans la prostitution de haut vol, en tout cas qui vivent en indépendance avec le souci des apparences.


Il ne faut pas confondre avec ces femmes, préoccupées du désir de paraître, la jeune fille qui a des relations sexuelles par amour, en dehors du conformisme légal. Par amour, ou même simplement par goût ou par plaisir, mais sans calcul. Tel est le cas de celle qu’on appelait la grisette, il y a cent ans, et qui existe toujours. Elle recherche la vie sentimentale, la tendresse de l’homme ; elle est sensible aux doux propos, aux gentilles attentions. La jeune fille se mettra en ménage avec un camarade de son âge, et, si cet essai ne réussit pas, elle prendra un nouvel amant, et arrivera assez souvent à se fixer, lorsqu’elle aura trouvé une affection sérieuse et un partenaire de son goût, ou lorsque le temps aura atténué le caractère un peu volage de ses propres sentiments. Ou bien la jeune fille, rebutée par la grossièreté de son milieu, prêtera une oreille complaisante aux compliments bien tournés d’un jeune bourgeois, étudiant ou autre, qui lui offrira des distractions et une vie plus gaie que celle qu’elle menait auparavant.

Qui osera jeter la pierre à celles qui préfèrent, comme beaucoup de jeunes garçons, une jeunesse de plaisirs à une vie morne et morose ? Pourquoi faire une distinction entre la morale masculine et la morale féminine ? La plupart des uns et des autres s’assagissent avec le temps et se fixent aux environs de 25 ans. On voit de ces jeunes filles épouser leur amant, dénouement si redouté par les familles bourgeoises. Chez presque toutes, les préoccupations de la vie matérielle l’emportent peu à peu sur le plaisir. Ou bien le désir d’avoir des enfants à choyer et à élever. Elles se mettent en ménage, et font d’aussi bonnes mères de famille que celles qu’on épouse avec leur virginité. Quelques-unes mènent une vie indépendante, tout en ayant des relations avec un ami de leur choix.

Il n’en est pas moins vrai qu’à fréquenter les milieux de plaisirs, les jeunes filles risquent de se laisser peu à peu imprégner par la moralité de l’endroit, d’autant que si elles sont d’esprit volage, elles sont amenées à changer de partenaire, soit par suite d’un mauvais choix, soit à cause du caprice de leur goût. Il n’y a que le premier pas qui coûte. Elles peuvent s’habituer aux mœurs que pratiquent les mâles et à ne pas attribuer d’importance au changement sexuel. Leur mentalité se modifie sous l’influence des flatteries et des sollicitations dont elles sont l’objet de la part des hommes, surtout si elles sont très jolies, et quelques-unes prennent celle des femmes entretenues, pour qui seuls les cadeaux comptent et sont un tribut obligé à leur beauté. Elles peuvent ainsi glisser à la galanterie, si elles sont nonchalantes ou si elles y sont acculées par le chômage.


Nous laisserons de côté la haute prostitution. Les dames qui sont assez intelligentes, assez dépourvues de sentimentalité et qui ont assez de chance pour conquérir une vie de luxe n’ont pas besoin de protection. Elles sont maîtresses de leur corps et elles savent mener les mâles par le bout du nez. Il y aura toujours sans doute des idoles sexuelles.

Toutes les femmes, comme les hommes, sont ou devraient être maîtresses de leur corps, c’est-à-dire de s’accoupler comme il leur plaît, et même d’en tirer profit. L’État considère la prostitution comme un délit toléré, mais ce n’est un délit que pour les pauvresses. Nous ne pouvons nous placer à ce point de vue, d’autant qu’on laisse aux mâles toute la liberté sexuelle.

Entendons-nous sur cette liberté. Seules les grues de haut vol peuvent choisir. Les femmes de la basse prostitution n’ont pas, en réalité, de liberté. Elles ont glissé à leur condition, beaucoup par suite de leur déficience mentale, et toutes par suite de leur infériorité sociale et des circonstances du milieu où elles étaient placées. Le rôle de la société devrait être de protéger les adoles-