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nent de tout un système de raisonnements justificatifs et dont il convient, avant tout, de faire table rase. »

Il faudrait pouvoir expérimenter, dissocier les manifestations dynamiques de l’esprit, les actes ; en isoler et en fixer les parties. Opération à peu près impossible à réaliser sur nous-mêmes, presque aussi impossible à réaliser sur nos semblables, dont la conscience s’harmonise à la nôtre, obéit trop volontiers aux suggestions de celui qui l’interroge.

En somme, pour arriver à connaître l’homme, il faudrait observer et interpréter ses actes comme s’il s’agissait d’un animal, et non sans prudence encore. Pourquoi ne pas nous adresser directement à l’animal ?

Autre motif. Pour bien connaître la psychologie de l’adulte, n’est-il pas indispensable d’être éclairé sur son évolution ? « Aucun fait n’est plus certain que le développement naturel et graduel de l’esprit à partir d’un début extrêmement simple ; aucun fait n’a de signification pratique et philosophique plus élevée, et aucun, cependant, n’est plus généralement méconnu. Nous savons fort bien que les plus grands hommes furent un jour des enfants, des embryons, des cellules sexuelles, et que les plus grands esprits furent un jour des esprits d’enfants, d’embryons, de cellules sexuelles ; et pourtant, ce fait extraordinaire n’a exercé que fort peu d’influence sur notre façon de concevoir la nature de l’homme et de l’esprit. Plus encore que pour le développement du corps, nous serons obligés de nous fier à la comparaison entre l’ontogénèse de l’homme et celle des animaux. » (Ed. Grant. Conklin, université de Princeton.)

« Le sens et la courbe évolutive d’une fonction ne peuvent être obtenus que par son étude dans les différentes espèces. Plus elle devient complexe et plus cette nécessité s’impose. La psychologie ne saurait se limiter à l’homme. Elle doit même s’adresser d’abord à des séries animales, où le soudain éveil d’acquisitions héréditaires ne risque pas de trop submerger les termes régulièrement progressifs d’une fonction qui se développe. » (Henri Wallon, maître de conférences à la Sorbonne, 1930.)

Mais il ne faut pas confondre la psychologie comparée avec ce que l’on nous a souvent présenté comme la psychologie animale, sujet d’extase en présence de bêtes auxquelles il ne manque que la parole, auxquelles même, parfois, on donne la parole pour notre propre édification.

« Le principe de la psychologie comparée est directement opposé à l’objection d’anthropomorphisme que s’est attirée parfois la psychologie animale. Sans doute, faire de l’histoire naturelle une sorte de miroir, sur lequel chaque espèce refléterait quelqu’un des traits dont l’homme a coutume de composer son propre visage, ce serait refaire en langage abstrait et pédantesque les caricatures, déjà bien oubliées, de Grandville. Le but est, au contraire, d’échapper aux interprétations de la conscience qui affuble nécessairement toute réaction des modalités et dénominations dont elle est en quelque sorte la somme – intention, délibération, choix – et leurs motifs subjectifs : sentiments, désirs, répugnances… C’est choisir les conditions d’individu et de milieu où cette affabulation est le moins probable, pour ne connaître des réactions observées que leurs concomitants et leur raison nécessaire. » (H. Wallon.)

Un des points qui nous intéressent le plus, c’est la corrélation entre la pensée et ses organes, système nerveux et cerveau. Or, sur l’homme, l’expérimentation est impossible ; seules les monstruosités, les malformations, les blessures nous fournissent quelques données. Si nous nous adressons aux animaux, abstraction même faite de l’expérimentation proprement dite, nous pouvons suivre, à travers toute la série des espèces, le développement progressif de tout le système, depuis l’arc réflexe le plus élémentaire jusqu’aux couches supé-


rieures de l’encéphale, aux lobes frontaux dont le volume caractérise l’espèce humaine. Nous pouvons en tirer de précieuses données relativement au progrès psychique.

Les méthodes à suivre pour l’étude de la mentalité animale sont l’observation et l’expérimentation.

Elles se distinguent peu tant que l’on n’envisage que les animaux les plus inférieurs, infusoires par exemple, auxquels on peut difficilement faire subir des modifications individuelles et dont on se borne à observer le comportement dans un milieu qui ne subit que des variations d’ensemble semblables à celles que provoquent les agents naturels, changements d’éclairage, de température, de concentration saline ou gazeuse. Les deux théories principales issues de ces observations sont celles de Loeb, des tropismes ; les mouvements de l’animal sont des mouvements forcés, indépendants de sa volonté, conséquences des réactions physico-chimiques de sa substance. À un degré supérieur, les forces internes sont mises en action par des changements brusques ou des dissymétries du milieu ; « l’animal est orienté par sa sensibilité différentielle ; 2° Jennings explique le comportement par la théorie des essais et des erreurs, imaginée d’après l’effet que le spectacle produit sur nous. L’animal exécute des mouvements au hasard, dans toutes les directions, jusqu’à ce que le résultat soit atteint, après quoi le mouvement cesse. » C’est d’ailleurs à peine s’il y a quelque chose de moins mécanique, de moins déterminé que dans la théorie de Loeb.

C’est lorsque l’on s’élève à des êtres moins simples que l’observation et l’expérience se caractérisent véritablement. La première vise surtout à être descriptive. Elle étudie l’animal à l’état libre, dans son milieu, dans des conditions normales. Elle a été pratiquée par Fabre – peut-être avec un peu trop d’imagination sympathique et une idée trop classique de l’instinct, nous dit M. A. Lalande.

La seconde est explicative. Partant de la considération des actes les plus élémentaires, dont nous venons de faire mention, elle provoque et étudie leur complication progressive ; elle pose en quelque sorte des problèmes aux patients. L’expérimentation met en œuvre des stimulus de plus en plus compliqués, pour voir de quelle façon les animaux y répondent ; elle s’efforce de faire s’établir des réactions acquises adaptées à des événements devenus coutumiers, à mesurer le temps, le nombre d’épreuves nécessaires pour réaliser cette éducation, la durée de persistance de la mémoire, le secours que les expériences passées apportent à la ré-acquisition des gestes appropriés au cours d’expériences ultérieures.

La pratique de ce dressage, la comparaison des résultats numériques qu’il fournit permettent de distinguer les aptitudes et le degré d’intelligence des espèces animales, et même des individus d’une même espèce. Il s’agit de parcourir, à la recherche de la nourriture, des circuits, les uns conduisant au but, les autres en impasse, de discerner la forme ou la couleur des récipients qui la contiennent, de portes à ouvrir, de mécanismes à faire jouer, d’outils à inventer. Des singes, par exemple, non seulement savent faire usage de bâtons, mais aussi emmancher deux bambous l’un dans l’autre pour atteindre un objet désiré.

On a proposé de dresser des animaux bien doués à des opérations de triage fastidieuses pour l’homme. « Il n’est pas interdit de penser qu’un jour, des équipes d’animaux se substitueront à l’homme pour les travaux industriels inférieurs. On utilise encore l’homme pour un certain nombre de ces travaux, faute de pouvoir lui substituer des appareils automatiques économiquement utilisables : par exemple, pour la séparation d’objets ne présentant que des différences de couleur ou de dessin, le classement des fruits selon leur