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successifs modèles entrevus à peine une demi-heure. Nous nous trouvons ici en présence de mémoires excessivement rares, capables peut-être de sentir toutes les qualités, toutes les différences des objets et, par conséquent, de créer des voies nouvelles dans leurs centres nerveux pour chaque objet différemment perçu, mais peu capables, peut-être à cause de cela, de généralisation. Il aurait été intéressant de soumettre ces mémoires extraordinaires à des expériences de répétitions nombreuses d’impressions analogues pour mesurer le degré d’effacement des qualités absolument particulières, au bénéfice des qualités générales. Remarquons, malgré cela, que ces êtres ne travaillent que sur du déjà vu, du déjà connu, sur des généralités déjà classées, et qu’il aurait été très instructif de ne leur montrer que des objets totalement inconnus d’eux pour apprécier leur mémoire réelle. Ces expériences auraient permis de préciser si leurs souvenirs se fixent plus facilement avec des perceptions antérieures, ou avec des perceptions neuves.

La psychologie de l’enfant nous fait comprendre qu’il ne s’agit là que d’une seule et même faculté cérébrale, prise en plusieurs points de son évolution ou de son fonctionnement. On sait que l’enfant ne connaît que des généralités avant de bien connaître les qualités particulières des objets. Même lorsqu’il met un nom particulier sur ses dessins mal formés, il est évident que son intention est différente de son exécution. Celle-ci procède par automatisme et ne traduit que du général : un chien, une table, un homme, une maison, etc. ; toutes choses perçues des millions de fois, si l’on songe qu’aucune sensation n’est statique ; que chacune d’elle est une suite ininterrompue de chocs intra-atomiques, se succédant vertigineusement dans un temps prodigieusement court. Lors donc que la qualité chaise se précise à l’enfant il y a longtemps que ses centres nerveux ont été impressionnés par des millions d’influx nerveux déterminant chez lui la perception de cette qualité.

Pourquoi, dira-t-on alors, ne perçoit-il pas plus rapidement le particulier que le général, puisque celui-ci précède celui-là ? Parce que, dirons-nous, le particulier réel, l’accident ne laissent que très peu de traces dans la substance nerveuse, et que seule la répétition des impressions détermine des souvenirs durables. Or, dans ces répétitions, il y a des identités déterminant des renforcements d’impressions sensorielles, créateurs de connaissances générales, et d’innombrables différences qui ne coïncident jamais entre elles. Avec l’âge, le champ des impressions s’étend énormément, le besoin de conquête s’intensifie, l’attention se développe, l’observation s’accroît, les expériences s’accumulent et, comme conséquence, la connaissance des qualités générales augmente considérablement. Pour distinguer alors les qualités des objets, il faut que l’attention, tout en groupant les documents généraux antérieurement perçus, permettant le classement immédiat des objets, se porte sur leurs aspects accidentels, en groupe les éléments et, les liant à leurs qualités générales, les agglutine au fonctionnement psychologique de l’observateur. Et cette distinction sera d’autant plus persistante que l’émotion sera plus vive, la quantité d’influx nerveux plus grande, la plasticité des centres nerveux plus souple, l’attention plus soutenue.

La distinction des qualités particulières et leur liaison avec les qualités générales ne paraissent donc possibles qu’avec la formation progressive de l’esprit critique, tandis que les qualités générales, seules, essentiellement formées par les identités sensorielles subies depuis notre naissance, font partie de nos réactions les plus inconscientes. À cela, on opposera que la science qui paraît être la plus parfaite expression de l’esprit critique n’est fondée que sur la connaissance du général. En réalité, ce n’est pas tout à fait exact. Le but de la science est d’expliquer, c’est-à-dire de nous faire connaître la suc-


cession des faits, l’enchaînement des causes et des effets de tous les phénomènes impressionnant nos sens dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace, nous classons les objets d’après leurs qualités générales et particulières et selon leurs rapports respectifs ; dans le temps, nous les classons selon les variations de ces qualités et de ces rapports. Or, un classement n’est possible qu’avec des choses identiques ou analogues. Une explication n’est donc scientifique que lorsqu’elle identifie un fait ou une succession de faits inconnus à d’autres faits connus. Le rôle de la science est de réduire l’inconnu, de découvrir dans les effets particuliers, jusque-là inexplicables, des causes générales plus ou moins déjà connues (induction) ; d’établir expérimentalement l’invariabilité (identité) des processus évolutifs de tous les phénomènes vraiment connus, de telle manière que l’être humain puisse, à coup sûr, adapter avantageusement son organisme à ce dynamisme éternel.

Puisque connaître signifie se représenter une succession de sensations antérieurement perçues, nous voyons que la science ne peut pas s’arrêter sur l’accident, collectionner des faits strictement particuliers, approfondir des qualités exceptionnelles sans essayer de classer ces anomalies, dans un processus quelconque de causalité. Le rôle de la connaissance est donc de nous préparer à l’avenir ; d’ordonner les documents sensoriels passés, selon toutes les possibilités de variations futures du milieu ; de jouer psychiquement l’avenir, de manière à ne jamais rencontrer de l’inconnu total, mais seulement des variations partielles, réduites à leur tour, par réflexion, à du connu. La science n’est donc pas que la connaissance du général ; elle est surtout l’application du connu à l’inconnu ; la compréhension du présent par le passé ; la prévision du futur ou du succédant par l’antécédent.

Enfin, une dernière question se pose au sujet de l’appréciation même des qualités : à savoir, par exemple, si toutes les qualités objectives (ou impressions sensorielles : couleurs, sons, odeurs, formes, saveurs) sont évaluées identiquement chez tous les humains ; si chacune d’elles peut se mesurer exactement, et si ces mesures s’imposent nécessairement à tous les observateurs.

Remarquons que l’idée de mesure implique logiquement une opération s’effectuant dans l’espace et dans le temps, c’est-à-dire à l’aide de mouvements répétés un certain nombre de fois. Ces mouvements, nous les appelons des quantités. Or, ces mouvements ne sont eux-mêmes possibles qu’à l’aide de nos perceptions sensorielles qualitatives. Ce qui revient alors à poser le problème suivant : la quantité est-elle une fonction de la qualité, ou la qualité une fonction de la quantité ? En d’autres termes, l’étendue et la durée sont-elles une qualité ou une quantité ? Et comment classer le mouvement ?

Si bizarre que puisse paraître notre réponse, elle ne peut que se formuler ainsi : le mouvement, créateur de l’étendue et de la durée (car que seraient ces deux concepts dans l’immobilité absolue de l’univers !), est à la fois qualité et quantité. Qualité puisqu’il n’est perceptible que par nos sens ; quantité puisque la coïncidence des sensations qu’il détermine crée le nombre, ou souvenir de ces coïncidences. Ainsi, l’espace pur, l’espace kantien et la durée pure, chère à Bergson, ne sont que des phrases vides de sens, puisque aucun concept n’est possible sans données sensibles.

Apparemment, le nombre paraît étranger à la qualité, et douze pommes ne sont pas plus qualitativement pomme qu’une seule, ni une très grosse pomme plus pomme qu’une toute petite. Pourtant, une forêt n’est qualitativement une forêt que par le groupement d’un très grand nombre d’arbres, et nous savons que les qualités générales, la qualité pomme par exemple, ne