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QU'E
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car il ne s’agit point ici de classer des objets dans un ordre donné, mais de distinguer des parties dans un tout qui paraît ne pas en avoir. Or, l’opération est très différente de la précédente, en ce sens que, plus haut, chaque objet collectionné satisfait à la notion d’unité, si l’on distingue en lui un ensemble de qualités générales ne se confondant point avec un autre ensemble des mêmes qualités générales. Plus ou moins grosses, juteuses ou sucrées, les prunes conservent toujours leurs qualités générales de prune, et on peut les vendre par 10, par 12, par 100, par panier, etc. ; mais on peut aussi les vendre au kilo, et alors nous essayerons de mesurer la grandeur appelée kilo à l’aide de nos prunes. Opération excessivement délicate si nous voulons obtenir exactement un kilo sans couper les fruits. Toute grandeur se présente donc comme un tout que nous considérons comme une collection de parties, parce que ces parties sont plus accessibles à notre action que le tout. Mais, ici, le choix de ces parties est totalement arbitraire, alors que pour les collections d’objets finis, chaque partie est donnée par l’objet même. Le choix étant arbitraire, ce n’est qu’un rapport de convenance ou de commodité physiologique de notre pouvoir d’action sur cette grandeur qui fixera le caractère et la qualité de cette partie.

Or, chaque partie de la grandeur à mesurer doit posséder la qualité particulière à toute unité, c’est-à-dire être distincte des autres parties, sous peine de confusion ; mais elle doit en même temps posséder cette identité des qualités générales, par quoi nous classons des objets dans une même catégorie. Comme nous ne collectionnons pas ici des objets distincts, mais des parties d’un tout continu, nous voyons qu’il est inévitable que la partie ait comme minimum de qualité générale : l’identité de l’étendue. Autrement dit, au lieu d’une collection d’objets à n qualités générales, nous avons une collection de parties à 1 qualité générale : l’étendue.

Ici l’identité, en tant que s’appliquant à l’étendue, prend une forme plus objective que celle s’appliquant aux qualités générales ; et cela parce qu’elle est plus facilement vérifiable. Cette identité spéciale nous ramène à la question posée plus haut : y a-t-il égalité des sensations ?

Oui, dirons-nous, mais avec certitude expérimentale pour les seules sensations coïncidant dans l’espace ; car ici les identités sont simultanées, tandis que les sensations se succédant dans le temps n’ont pour principal élément de comparaison que le souvenir, source possible d’erreurs. Si, par exemple, tous les points de la droite A B coïncident avec tous les points de la droite E V, nous aurons deux sensations égales d’étendue. Les autres sensations, bien que susceptibles de mesures assez précises, sont tributaires du sens visuel pour l’évaluation exacte de leurs qualités. Il n’y a de mesure réelle que l’étendue.

Notre étude sur la conception de la quantité et de la formation des nombres nous a donc montré qu’il est inutile de supposer l’addition de sensations égales et successives pour y parvenir, puisque les premiers nombres s’imposent à nous comme des qualités différentes et que nous obtenons les autres par des classements successifs. Il y a bien souvenir d’identités qualitatives, mais nullement addition de sensations égales. Seule l’évaluation des grandeurs exige la répétition d’égalités parfaites, et nous avons vu que les sensations spéciales y parvenaient correctement, sans addition indéfinie d’excitations.

Cette étude un peu rapide nous montre que toute sensation est qualitative lorsqu’elle se différencie de la précédente, et qu’elle n’est pas quantitative, mais continue, lorsqu’elle ne se différencie pas des autres. Le plus ou le moins constitue déjà une différence, une qualité. La quantité est la propriété de tout ce qui crée en nous


l’idée de nombre, ou de grandeur, et nous avons vu que les nombres nous sont donnés par les objets distincts, pouvant se classer dans une catégorie, et que les grandeurs sont des touts que nous considérons comme fermés de parties également classées dans une catégorie : l’étendue.

Les nombres eux-mêmes peuvent d’ailleurs être considérés comme une suite de qualités, mais les qualités ayant précisément pour origine un certain nombre de sensations, ou groupes de sensations différentes, le problème paraît tourner dans un cercle vicieux, puisque qualité et quantité semblent tour à tour se déterminer causativement.

Mais la difficulté n’est pas insoluble. Si toutes les qualités sont réellement le produit des différences quantitatives des éléments impressionnant nos sens, l’immense variété de ces groupements n’est possible que par l’infinie variation des mouvements qui les groupent si diversement. C’est donc la variété des mouvements qui crée la variété des groupements. Comme il n’y a pas un, ni du mouvement, mais des mouvements se déterminant les uns les autres, nous voyons que la qualité de chaque mouvement est modifiée par la qualité des autres.

C’est donc l’existence simultanée de tous les mouvements qui forme la quantité. Or, comme aucun élément ne peut être considéré en dehors des autres, chaque moment de l’univers est à la fois qualité et quantité. Qualité parce qu’il est mouvement ; quantité parce qu’il existe simultanément avec les autres. Il n’y a donc aucune opposition, ou antériorité, entre la qualité et la quantité : elles sont les deux seuls aspects sous lesquels nous connaissons l’Univers. — Ixigrec.


QU’EN-DIRA-T-ON (le). n. m. Le souci du qu’en-dira-t-on exprime la mesure dans laquelle on s’inquiète des propos que le public tiendra ou pourra tenir. Assez nombreuses sont les personnes qui déclarent se placer au-dessus du « qu’en-dira-t-on », braver, mépriser le « qu’en-dira-t-on ». Mais, dans la pratique, rares, très rares sont celles qui, sans se préoccuper de ce fameux « qu’en-dira-t-on », parlent et agissent selon leurs propres sentiments et leurs convictions personnelles.

Et il n’est pas étrange qu’il en soit ainsi : le désir de plaire implique naturellement la crainte de déplaire ; le souci d’être approuvé implique logiquement l’appréhension d’être désapprouvé. C’est ce désir et cette crainte, c’est ce souci et cette appréhension qui confèrent au « qu’en-dira-t-on » la puissance dont il jouit ; puissance aussi néfaste que considérable. Car, pour plaire, il faut flatter ceux et celles avec lesquels on est en relation ; pour être approuvé, il faut se conformer aux exigences, fussent-elles injustes, aux us et coutumes, fussent-ils ridicules, aux modes de penser, de s’exprimer et de se conduire qui, sages ou ineptes, sont en faveur auprès du public, en général, et plus particulièrement auprès des gens de son entourage.

Qui veut être bien vu doit, sous peine de déconsidération, faire usage des formules et des idées acquises, des règles établies, des conventions acceptées, des manières de voir, de penser, de sentir, de parler et d’agir qui ont l’agrément du plus grand nombre. Il s’expose à perdre l’estime de ses contemporains, celui qui, par ses discours ou ses gestes, choque la mentalité générale ! Malheur à qui affirme une personnalité (voir ce mot) originale, en désaccord avec le type courant de la banalité ! Quiconque veut rompre avec la routine, combattre les préjugés, se dresser contre la tradition, marcher de l’avant, innover, précéder son époque, sortir des sentiers battus, se soustraire à l’hypocrisie générale, ne pas faire chorus avec les « majorités compactes » s’expose, je devrais dire se condamne, à être incompris par les uns, critiqué par les autres, blâmé, vilipendé, calomnié par tous.