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REL
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tionnelles, de dogmes enfantins, de sentiments mal dirigés.

Dans toute religion, l’on peut distinguer un culte, des croyances, une attitude affective. Et, malgré l’extrême variété des rites, on trouve des éléments communs dans les cultes les plus divers. C’est à commémorer certains faits du passé, à en donner une sorte de représentation dramatique que servent maintes cérémonies. Le cycle annuel des fêtes, originairement de caractère naturiste et saisonnier, s’est chargé de souvenirs religieux ; dans le catholicisme, il reproduit mystiquement l’histoire du Christ. Ajoutons que ce symbolisme échappe à la majorité des assistants et même, parfois, aux prêtres. Mais l’action rituelle apparaît comme un geste magique, encore plus que comme une commémoration. Dans toutes les religions élémentaires, se rencontre la croyance à l’efficacité des cérémonies sacrées. « Les rites des cultes primitifs, écrit Loisy, sont des figurations qui sont supposées produire l’effet qu’elles représentent. Rites totémiques, rites de chasse et de pêche, rites de guerre, rites d’initiation, rites agraires, symbolisant leur objet, le mettent en scène et par cela même sont censés le réaliser. » Le symbolisme, plus ou moins quintessencié, qu’on y ajoute n’est souvent qu’une invention postérieure ; et l’on voit quelle étroite parenté relie la religion à la magie.

Cette dernière implique la croyance à la réalisation de ce qu’on désire, grâce à la mise en œuvre de moyens mystérieux. D’heureuses coïncidences, des succès apparents entretiennent la confiance. Succès d’ailleurs presque inévitables, constate H. Delacroix : « lorsqu’on s’adresse, par exemple, à des rythmes naturels déjà prêts à se déclencher ; comme lorsqu’on cherche à amener la pluie vers la fin d’une période de sécheresse, ou, ce qui est encore plus aisé, lorsqu’on cherche à déclencher la venue normale des saisons ; ou bien, encore, lorsque l’opération magique est effectuée sur des hommes et qu’elle a grande force de suggestion ; tel le rite de l’envoûtement. » Or, les cérémonies religieuses, comme les incantations magiques, procèdent du désir d’exercer une action efficace et de la croyance à la vertu de certains gestes ou de certaines paroles. Mais, parce qu’il reconnaît l’existence d’un dieu personnel et libre, le prêtre suppose, entre le rite et son effet, une liaison moins forte que celle qu’admet le sorcier.

Le caractère magique reste très net dans les sacrements qui font bénéficier les fidèles de l’efficacité assurée par les rites contraignants. D’où un matérialisme parfois très grossier, surtout en ce qui concerne l’eucharistie. H. Delacroix se voit contraint de le reconnaître : « Le mot d’idolâtrie a été souvent prononcé et pas toujours par des incroyants. Enfin, les sacrements ont souvent ouvert la porte à l’irruption abusive des objets sacrés. Les reliques, les jugements de Dieu, les miracles, les images ont toujours témoigné du désir toujours latent, et parfois aigu dans la chrétienté, de vivre dans un monde de prodiges, de goûter le sacré par tous les sens, de recevoir de la divinité des secours magiques, d’avoir des gages tangibles du salut. Le divin et le saint, descendus dans le monde par l’incarnation, se sont ainsi créés dans l’Église un système d’objets matériels transcendants, offerts au culte des fidèles. » Loin de refréner ces tendances à l’idolâtrie, le clergé catholique les encourage, au contraire. On observe, à l’heure actuelle, un mouvement pour la divinisation du pape, qui semble un défi an bon sens. Mgr Durand écrit :

« Oui nous croyons fermement à la présence de Dieu sous les espèces eucharistiques, en vertu du corps « transsubstantié hypostatiquement », uni à la divinité, et nous croyons aussi fermement à la présence de Dieu sous les espèces pontificales. » Le dalaï-lama du Tibet aura peut-être, bientôt, un collègue en divinité siégeant à Rome.


Convenons que les réformateurs protestants se sont montrés moins déraisonnables, dans l’ensemble, en matière de culte. Néanmoins, s’ils ont spiritualisé davantage la notion de sacrifice, ils continuent de lui accorder une importance considérable. Le sacrifice est le moyen par excellence d’établir une communication entre le sacré et le profane, entre les hommes et les dieux. Il implique don de soi ou de quelque chose qui nous est cher ; il prétend, d’autre part, exercer une sorte d’action coercitive sur les êtres surnaturels. Ce second élément s’évanouit, dans certains cas, au point de ne laisser place qu’à la prière : pratique qui dérive de la croyance primitive à la force magique du mot. L’incantation verbale fut en honneur, à l’origine ; celui-là disposait des esprits qui connaissait leur nom secret. Puis, quand se développa la notion de liberté divine, l’invocation impérative fut remplacée par la supplication et même, plus tard, par l’effusion mystique.

Afin d’accroître son prestige, la caste sacerdotale se donna comme la gardienne des pratiques rituelles et s’attribua un rôle de premier ordre dans la manipulation du sacré. Fréquemment, d’ailleurs, le culte collectif dégénère en scènes de délire extatique, lorsque les assistants sont des convaincus et qu’ils prennent tous une part effective à l’action liturgique. Les réveils religieux, si connus en pays protestants, aboutissent à des manifestations de ce genre. « La prière confuse et simultanée devient toujours plus monotone, note Pfister en décrivant l’une de ces séances ; on répète incessamment avec une emphase croissante : ô Jésus, viens ! C’est enfin un seul gémissement et un seul soupir à travers la salle. L’impression est atroce et au plus haut point contagieuse. La scène est interrompue de temps à autre par le chant de quelques versets. Les convulsions commencent. Quand la confusion et l’excitation sont au plus haut point, commence la glossolalie. La réunion exulte, et plus encore les baptisés en esprit. »

Parmi les premiers chrétiens, ces phénomènes convulsifs et glossolaliques étaient habituels ; on appela « don des langues » la faculté d’émettre ainsi des cris inarticulés, des balbutiements émotifs ou nerveux, accompagnés souvent de sanglots, de hoquets, de spasmes. On pourrait emprunter de nombreux exemples de manifestations pareilles aux cultes orgiastiques, à l’histoire des camisards ou à celle des jansénistes, aux récits concernant les moines bouddhistes ou musulmans. À Lourdes, j’ai pu observer des scènes d’agitation mystique qui supposaient un déséquilibre psychique chez les participants. Aussi, ne doit-on pas s’étonner que les fous, pour cause de religion, soient si nombreux. Bois a remarqué que, simplement pour les derniers mois de 1906, 25 % des aliénés conduits dans les asiles du pays de Galles étaient atteints de psychose mystique.

Quand le culte traditionnel ne parvient plus à satisfaire les esprits, des rites nouveaux apparaissent, mieux adaptés à la mentalité du temps. À Rome, culte de Dionysos, de Cybèle, d’Adonis, d’Attis, orphisme, mystères d’Isis et de Mithra eurent une vogue extraordinaire, lorsque le caractère légaliste et prosaïque de la vieille religion nationale rebuta la multitude de ceux qui avaient soif d’ivresse divine, de fraternité, de bonheur. Aujourd’hui que le christianisme ne répond plus aux aspirations de l’âme contemporaine, nous voyons naître de nombreuses sectes spirites, occultistes, théosophiques ; initiations et mystères reviennent à la mode. Le protestantisme arrive à s’adapter, tant bien que mal, aux nécessités de l’époque. Mais, figé dans des rites désuets, le catholicisme se borne à honorer Jésus et Marie sous des vocables inédits, à créer de nouveaux saints ou de nouveaux centres de pèlerinage. La pompe toute italienne de ses cérémonies est une vieillerie archaïque, n’ayant plus rien d’actuel, ni de vivant.