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Bien des peuples dits sauvages en sont encore à une vie presque animale. Logés dans des huttes, incapables de se soustraire aux maladies, la recherche de la nourriture quotidienne est pour eux le grand problème, comme chez les animaux.

C’est à tort qu’on parle de peuples jeunes, ces primitifs existent depuis des milliers d’années ; ils sont aussi vieux que nous. On peut dire qu’il n’y a, sur la surface du globe, que des îlots de progrès, un progrès précaire. Des civilisations, après avoir progressé pendant des siècles, ont disparu. L’évolution ne se fera donc pas toute seule. D’ailleurs, les profiteurs de l’ordre de choses actuel font tout pour l’empêcher et ils y réussissent fort bien. En ce moment, une crise économique sans précédent bouleverse le monde. Il pourrait sembler que la fin du capitalisme, prédite par Karl Marx, soit enfin arrivée. Jamais les contradictions économiques du monde moderne ne sont apparues avec une plus aveuglante clarté. Les progrès du machinisme, la rationalisation ont amené la surproduction, c’est-à-dire l’abondance. Et cette abondance amène partout la misère des millions de chômeurs en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, où le gouvernement s’astreint à les nourrir tant bien que mal, depuis dix ans, pour éviter la révolution. Cet état de choses ne peut pas être durable. Quelle fin aurait-il ? On ne peut le savoir. Il est possible que le capitalisme finisse par trouver une issue et dure encore des siècles. Il est possible aussi que le couvercle de la marmite de Papin éclate et que ce soit la révolution. — Doctoresse Pelletier.

RÉVOLUTION [morale] (point de vue du socialisme rationnel.) « Si, dans l’ordre physique, tous les phénomènes obéissent aux lois de la fatalité, il en est autrement dans l’ordre social où les conséquences générales se déroulent selon le rythme de la liberté exclusive à l’homme qui en assume la responsabilité. » Avant d’entrer dans le développement de la pensée qui nous a incité à choisir ce titre, pour exposer nos idées sur l’opération à laquelle nous faisons allusion, afin d’atteindre le but de paix morale et économique auquel nous aspirons, il convient de préciser qu’il est nécessaire que chacun de nous commence par faire sa révolution morale et spirituelle.

Cette révolution, s’opérant volontairement dans le cadre de la science et de la libre discussion, doit avoir pour mission sociale de montrer, à chacun de nous, les liens généreux d’indéfectible solidarité unissant les divers membres de l’humanité dans une œuvre morale de coopération sociale profitant également à tous et à chacun.

Après ce préambule, il pourra paraître à plusieurs que nous voulons enfoncer une porte ouverte depuis l’origine des espèces. Aussi, des deux côtés politiques de la barricade, chacun nous traitera d’intrus, disant bien haut : c’est nous qui détenons la vérité, qui la propageons et qui voulons, sous tous les rapports, la justice pour tous, pendant que, sur la crête, les profiteurs jubileront. L’évangile matérialiste de Marx, aussi bien que celui de Jésus portent à faux expérimentalement dans l’ordre social.

Il ne suffit plus de continuer à endormir le peuple, soit au nom de la fatalité d’une science plus spécieuse que réaliste, soit au nom de la grâce et de la foi. Le mysticisme, divin ou matérialiste, sombre devant l’expérience et le raisonnement qui est la source des sciences. Avec quelques variantes d’académie plastique, l’empirisme décrète, des deux côtés de la barrière, les méthodes d’un passé d’ignorance susceptibles d’entretenir une agitation sociale artificielle, aboutissant à l’ultime postulat de l’exploitation des masses par des minorités considérées comme élites et qui ne sont que les profiteurs de l’ignorance sociale.


Les uns, au nom d’un dieu de paix et de miséricorde – fort et jaloux –, s’efforcent de rançonner, le plus possible, leurs semblables et de se créer des privilèges à leur détriment ; alors que les autres, au nom d’un déterminisme mystique, se contentent, même en chantant la « Carmagnole », d’obéir aux puissances du mal, à la force qui écrase la misère et qui reste sourde aux appels confus de la solidarité humaine.

Dans nos sociétés, et depuis que l’humanité a une histoire, il a été question d’un droit qui s’est toujours confondu avec la force. Quant à l’application, les droits se fondent sur la règle d’action que chacun accepte ou qu’il s’est faite. Socialement parlant, la force qui se fait appeler droit, s’établit et se maintient en se cachant derrière un sophisme qui, plus ou moins bien formulé, prend le nom de loi.

Du moment que l’on vit sous l’incohérence ou sous le despotisme, ce qui signifie époque d’ignorance, comme c’est encore le cas, le droit dérive nécessairement de la loi. Si nous étions en époque de connaissance de la vérité et que la justice soit impartiale, toute loi qui ne pourrait pas être ramenée, par enchaînement de propositions identiques, au principe même du droit serait nulle. Pratiquement, équitablement, le droit est le corrélatif du devoir. Chacun a droit à ce que tous lui doivent et chacun a pour devoir de satisfaire aux droits de tous quand l’ignorance a disparu.

Ainsi, parler de droit, c’est dire qu’il existe, c’est en ressentir le besoin, c’est en exprimer la manifestation pour l’harmonie sociale, c’est l’extérioriser du chaos où il est en puissance plus ou moins contenue, c’est en faire le conducteur de la vie sociale.

Jusqu’à maintenant, la société n’a pas analysé la valeur sociale du droit. La masse n’aborde pas cette question, et ce qui constitue l’élite ne croit pas avoir un intérêt immédiat à définir ce principe social. Le droit de notre époque ressemble à une girouette tournant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, alors que si le droit était le principe fondamental de la société, il serait la manifestation permanente de la justice.

De cet état de confusion des idées sur le principe d’harmonie sociale pour sortir notre humanité du chaos où elle se débat, le désordre devient la règle. Du fait d’une instruction autrement illusoire que réelle et d’une éducation qui lui fait suite, l’équivoque s’élargit dans tous les domaines, et les contradictions sociales et économiques compliquent une situation instable qui menace de nous engloutir.

Sous l’empire des contradictions multiples qui naissent mécaniquement de notre état social, l’individu et la société se meuvent « circonstanciellement » dans l’incohérence et le despotisme qui créent, pour les travailleurs plus ou moins déshérités, le paupérisme moral aussi bien que le paupérisme matériel. Et cet état dure depuis l’origine des sociétés, se perpétuant à travers le temps et l’espace, parce qu’à toute époque « les bergers » chargés d’éduquer et de diriger le troupeau de travailleurs ont enseigné une morale spéciale à leur intérêt particulier et à celui de leur entourage. La structure de la société est, pour chaque époque, l’image de ceux qui l’administrent ; et ceux-ci, prévoyant pour leurs intérêts particuliers, ont modelé la société en raison de leur appétit économique. Pour arriver à ces fins particulières, des religions et des morales ont été répandues adroitement pour expliquer qu’il y aura toujours des pauvres, cependant que le despotisme et le désordre fournissaient aux bergers et à leurs suites les privilèges qui faisaient ou font leur puissance. Ce qui s’est passé, il y a des siècles, se reproduit sous un aspect nouveau et durera éternellement, si l’humanité ne s’avise de comprendre que, comme l’écureuil dans sa cage, elle tourne dans un cercle vicieux de déisme et de matérialisme, toujours rajeunis selon les époques,