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pour conserver à ceux qui se réclament de ces deux morales les avantages de certaines révolutions circonstancielles, en égarant la pensée du but vers lequel elle doit logiquement et équitablement tendre, c’est-à-dire à l’harmonie sociale donnant à chacun et à tous la liberté et le bien-être par le travail. Si, dans l’état chaotique, « les bergers » tirent des événements le meilleur parti des hommes et des choses qu’ils dirigent et administrent, cet avantage n’est pas orienté vers le progrès moral et le bien-être généralisé, mais vers le profit exclusif de quelques individus, usant et abusant de leurs connaissances et de leurs richesses pour faire battre, s’entre-dévorer des hommes qui n’ont aucune bonne raison pour agir ainsi. L’immoralité suinte de tous les pores de la société. Par quelle amère ironie du destin faut-il que l’action oriente les travailleurs vers des productions nouvelles, vers des créations toujours opportunes ? Que, de ce fait, les richesses se multiplient à l’infini avec le développement du machinisme, et que la plupart des producteurs nécessaires, indispensables, se trouvent (par rapport au développement général de leur intelligence) de plus en plus privés des richesses qui s’amoncellent chez quelques individus, voilà l’immoralité du régime !

Remarquons que ces faits ne se produisent que par une fausse éducation des masses auxquelles on promet toujours… pour… demain le paradis économique, à moins qu’on enseigne aux travailleurs que le produit de leur effort se mesure à la valeur de leur apport financier et non à celui de leur activité.

En résumé nous souffrons surtout d’une crise morale, génératrice de crises multiples. Pourquoi faut-il que l’enseignement et la pratique de la vie ne nous démontrent pas qu’il n’y a de progrès social durable et juste que par le progrès moral ? Qu’il est juste et nécessaire que l’homme ne soit pas un loup ? Qu’il doit être l’ami de son semblable, son collaborateur dans la vie pratique parce qu’il y a intérêt social aussi bien qu’avantage particulier à agir ainsi ? Telles sont les données du double problème moral et économique qui reste à résoudre.

Il faut que l’homme – tous les hommes – sache qu’il a une œuvre d’entraide à accomplir sur la Terre et qu’il se pénètre bien qu’il est intéressé ; que c’est de la pratique de son devoir que son droit peut et doit être fait et respecté. Il faut qu’il comprenne que si le dévouement est une duperie dans la période de contradiction des intérêts de notre époque, ce même dévouement serait profitable à soi aussi bien qu’à la collectivité en période d’harmonie sociale.

Dans ce monde, où, malheureusement, l’hypocrisie est le fondement de la morale courante, Paul Brulat écrit, avec infiniment d’à-propos, dans un article du « Petit Méridional » : un être bon, généreux, humain est un homme d’élite… Arrivons à placer ces vertus au-dessus même du génie qui peut être néfaste s’il ne rêve que de dominer, de conquérir et d’écraser, comme c’est trop souvent le cas.

Mais si l’homme n’est, comme disait Proudhon, qu’une machine construite par un créateur ou par dame nature, est-il possible que l’individu soit autre qu’il ne l’est ? N’est-il pas un automate ? Ici se pose la question du déterminisme sous ses multiples aspects, en contradiction avec la raison, impersonnelle par essence, qui nous montre les contradictions multiples auxquelles la logique se heurte dans la pratique de la vie physiologique.

L’homme peut-il, par lui-même, par son intelligence, par ses efforts, briser les liens qui l’enchaînent au social, à cette structure économique organisée uniquement pour le profit particulier de l’élite qui le façonne méthodiquement et mécaniquement vers la renonciation de son moi et l’abdication de sa volonté, comme cela se pratique par les méthodes d’appro-


priation, de production et de travail anglo-saxonnes ou françaises qui conduisent à la ploutocratie la plus puissante et la plus arbitraire que l’humanité ait connue ? L’expérience comme le raisonnement démontrent que oui, et nous prouvent, à l’évidence, que l’homme n’est déterminé que dans la mesure où sa volonté ne peut s’affranchir d’un état social ne lui laissant pas la liberté de son activité. Le déterminisme, dans les actions humaines, est fonction du régime qui l’abrite, mais n’a rien d’immuable. N’est-ce pas un effet de la liberté inhérente à l’homme, exclusivement, que la prise de possession de la richesse primitive ? De cette richesse qu’il n’a pas créée mais qu’il exploite – en dehors et au-dessus de ses intérêts ? Et cette liberté n’est-elle pas génératrice de responsabilité ?

Mais qu’est-ce que l’homme ? Y en a-t-il de diverses espèces ? Les hommes sont-ils, tous, doués de sensibilité réelle, d’intelligence réelle ? Pour entrer dans le développement de ces questions, il faudrait une place qui nous manque. Nous nous résumerons en disant que : seul, dans l’immense série des êtres, l’homme témoigne de sensibilité et d’intelligence réelles, et que tous les hommes, sans exception, ont la même caractéristique. Le social est leur œuvre. Sollicitée par les tendances de passion et de raison qui caractérisent l’humanité, selon qu’elle s’oriente vers le despotisme ou la liberté, l’humanité crée un social en rapport de l’une ou l’autre tendance.

Pratiquement, quand le troupeau broute l’herbe du pré où il est conduit, pour s’y alimenter selon la volonté du berger, le maître s’intéresse de trouver de nouveaux pâturages offrant plus de ressources alimentaires qu’il canalisera à son profit exclusif. Mais, socialement, appliqué à la vie humaine, qu’est-ce qu’un berger ? Qu’est-ce qu’un troupeau ? Le premier est le maître, les seconds, dans l’ordre de production générale, sont des esclaves qui ne reçoivent, pour prix de leur travail, que la part qu’il plaît au maître de leur attribuer. Le premier est libre, socialement et économiquement, les autres sont esclaves, socialement et économiquement, du seul fait de l’organisation de la propriété commandant la distribution des richesses aux individus et la constitution de monopoles de rapport. Mais la structure sociale n’est pas fatalement déterminée dans un sens plutôt que dans un autre, et l’organisation actuelle de la société, et par voie de conséquence celle de la propriété, n’est pas immuable.

À travers les âges, bien des modifications d’ordre social se sont produites. La structure économico-sociale est toujours en harmonie avec l’éducation générale qui en a imposé le mécanisme. Ainsi, tout paupérisme est fruit de l’éducation. Rien de surprenant que les masses laborieuses ressemblent à des groupements d’automates. Les élites leur ont-elles expliqué et démontré que leur esclavage économique était fonction du régime de propriété ? Si l’humanité est divisée en maîtres et en esclaves c’est qu’il n’a pas encore existé d’élite réelle d’une part, et, d’autre part, c’est que les travailleurs, généralement ignorants en économie sociale, manquent d’énergie consciente, cependant que leur passivité est habilement entretenue par ceux qui les exploitent. Mais du fait que l’homme, en général, raisonne mal depuis qu’il a une histoire, s’ensuit-il qu’il doive éternellement mal raisonner ? Ne finira-t-il pas par s’apercevoir, dans un moment de claire vision des faits, qu’il est le jouet de l’empirisme où se complaisent les classes possédantes et dirigeantes qui oppriment les déshérités, sous un masque de libération sociale ? Le paupérisme matériel des masses laborieuses a son origine dans le paupérisme moral et intellectuel qui l’affecte et ne peut ni ne doit durer éternellement, ou il n’y aurait pas de justice possible. Il n’y a pas de déterminisme économique au sens propre du