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mot, Redisons-le, le social est ce que le législateur le fait.

Quoique présentement mal éduqué par les politiciens socialistes, un jour viendra où le dormeur s’éveillera, où il jugera les faits intelligemment et s’apercevra enfin, comme dit Marguin, que « si l’homme est beaucoup déterminé par le social, il est aussi beaucoup déterminant » par sa volonté quant aux actions présentes comme celles à venir. Il est responsable du présent comme de l’avenir et ne peut récolter que ce qu’il sème.

Le jour où l’homme aura réalisé sur lui-même, par sa capacité, la première et la plus importante des révolutions qui lui ouvrira les portes d’une rénovation sociale bienfaisante et durable, il y a aura harmonie sociale. Que l’homme apprenne qui il est, et, quand il le saura, il voudra être lui-même, c’est-à-dire libre et juste. Mais les maîtres de l’heure ne paraissent pas disposés à lui en faciliter le chemin. — Elie Soubeyran.

RÉVOLUTION (sociale). Considérations générales. — La loi de l’Évolution trouve, à peu près en tout et partout, son application. La valeur et le sens des mots n’y échappent point et la signification exacte, la portée précise d’un terme varient selon les temps et les lieux : dans le même lieu, selon le temps ; et dans le même temps, selon les lieux.

Le mot « Révolution » est, à coup sûr, un de ceux qui ont le plus emprunté leur exacte signification aux circonstances de temps et d’espace. C’est ainsi que tel événement qui, à une époque déterminée et au sein de circonstances définies, eût constitué une révolution, ne saurait être tenu pour tel à toute autre époque et au sein de toutes autres circonstances.

Les études qui vont suivre et qui portent les signatures de Barbedette, Méric et Voline ne manqueront pas de faire éclater l’évidence de ces modifications plus ou moins profondes, introduites dans l’exacte définition du mot révolution, par l’époque et le milieu où se sont produits les événements historiques auxquels Barbedette, Méric et Voline conservent l’appellation courante et justifiée de « Révolution ».

Durant des millénaires, il suffisait d’une modification tant soit peu importante dans la constitution politique d’une nation, d’un changement brusque dans le haut personnel gouvernemental, ou encore de l’introduction dans la législation d’un pays de certaines dispositions concernant les règles essentielles du Droit, les assises de la Morale ou les principes de la Religion prédominante, pour que cette transformation, bien qu’elle ne portât pas atteinte aux fondements mêmes du régime social en cours, fût considérée comme une révolution.

Ce temps n’est plus.

L’Histoire a enregistré nombre de faits qualifiés « Révolution ». Il n’était pas déraisonnable de les désigner ainsi, étant donné le bouleversement plus ou moins considérable qu’ils engendraient à l’heure et dans les conditions où ils éclataient. Les mêmes faits, ou des faits analogues, s’ils se produisaient à notre époque, passeraient pour de simples et peu profondes réformes subies par l’ordre social actuel.


L’erreur des révolutions passées. — L’expérience a établi que ces événements sans profondeur réelle, sans résultats positifs, n’ont été que des crises passagères provoquées par un état de fièvre momentané, et que, la fièvre étant tombée et la crise ayant pris fin, l’état de choses antérieur s’est plus ou moins promptement rétabli, sans qu’il ait été sérieusement transformé. Nombreuses, dans le passé, ont été les révoltes, les insurrections, les soulèvements populaires dirigés contre les principes et les institutions régissant l’ordre existant ; mais la presque totalité de ces mouvements s’est


avérée impuissante à réaliser le but visé, parce que ces révoltes, ces insurrections, ces soulèvements populaires s’en prenaient aux effets apparents et négligeaient la cause, alors ignorée, de ces effets ; en sorte que, la cause n’étant pas supprimée, les effets ne tardaient pas – et c’était inévitable – à réapparaître.

De nos jours, pour constituer une révolution, il est indispensable que la transformation vaste et profonde que comporte un tel événement ne s’attaque pas seulement au mal qu’une révolution entend atténuer ou vaincre, mais à la cause même de ce mal. Si les révolutions passées, jusques et y compris les plus considérables (Révolution française de 1789 et Révolution russe de 1917, pour ne citer que ces deux-là), n’ont abouti qu’imparfaitement et partiellement aux résultats qu’on en attendait. C’est qu’elles se sont arrêtées à mi-chemin et n’ont pas poursuivi jusqu’au bout les fins qu’elles s’étaient assignées. Il était fatal qu’il en fût ainsi, parce que, le mal se manifestant en pleine lumière, tandis que la cause de ce mal restait dans l’ombre, on croyait – de bonne foi, peut-être – avoir mis un terme à l’infection qu’il s’agissait de faire disparaître, alors que, le foyer d’infection restant intact, celle-ci ne tardait pas à renaître.

En France, les révolutionnaires de 1789 ont pensé qu’en remplaçant la monarchie par la république, et en substituant les droits de l’homme et du citoyen aux devoirs du sujet, leur tâche serait accomplie ; depuis, l’insuffisance d’un tel résultat se manifeste de plus en plus clairement et fortement. En Russie, les révolutionnaires de 1917 ont estimé que, en remplaçant la dictature des Romanov et de la noblesse russe par celle des paysans et des ouvriers, ils fonderaient, sur les ruines d’un régime social de despotisme politique et d’exploitation économique, un État géré – du moins en apparence – par le prolétariat des villes et des campagnes, et que, concentrant entre les mains de ce pouvoir dit « prolétarien » toute la puissance politique et économique, ils doteraient le peuple russe d’un régime social mettant fin aux scandales, aux abus, aux inégalités et aux iniquités du tsarisme ; or, les masses ouvrières et paysannes de la Russie restent, seize ans après les journées révolutionnaires d’octobre 1917, courbées sous un joug et soumise à une exploitation qui ne sont pas sensiblement moins durs qu’avant.

L’erreur dans laquelle sont tombées toutes les révolutions passées, c’est d’avoir limité leur effort à un objectif partiel, alors qu’il était indispensable de l’étendre à un objectif total. Exclusivement morales ont été les unes ; spécifiquement politiques ou uniquement économiques ont été les autres. Toutes ont négligé de briser, dans une organisation sociale où toutes les institutions, qu’elles procèdent de l’ordre moral, politique ou économique, sont indissolublement associées, le lien qui les unit étroitement les soude, les ajuste en un tout homogène et compact. De cette erreur, il est résulté que, affaiblie sur certains points, l’organisation sociale existante s’est trouvée dans la nécessité de se fortifier sur les autres points, afin que, plus ou moins longtemps et plus ou moins fortement rompu par l’ébranlement révolutionnaire, l’équilibre indispensable à la vie de toute société, soit rétabli.


La Révolution « sociale ». — Des constatations qui précèdent, et en appliquant ces observations aux temps actuels, il ressort que, présentement, toute révolution qui, abattît-elle une partie de la structure sociale, en laissera debout l’autre partie, ne sera qu’une demi révolution, une révolution manquée.

Ce n’est pas sans motif que, dans cet article, le mot révolution est accompagné de l’adjectif « sociale ». Cet adjectif a pour objet de qualifier en un terme précis la révolution qui est en voie de préparation, d’acheminement. Répondant aux nécessités de l’heure, s’inspi-