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des ouvriers et des paysans victimes de la même exploitation que lui, courbés sous le même joug que lui, souffrant de la même oppression que lui : donc, ses frères de misère et de servitude.

« Vient la révolution. Celle-ci dit au même travailleur : « Te laisseras-tu toujours tromper par les imposteurs de la politique et pressurer par les capitalistes ? Ta patience n’est-elle pas à bout ? L’occasion s’offre, à toi et à tes compagnons, victimes comme toi d’une organisation sociale fondamentalement inique, de briser tes chaînes et de devenir un homme libre.

« Veux-tu ne plus être opprimé par l’État et exploité par le capitalisme ? Si oui, lève-toi, joins ton effort de libération à celui des opprimés et des exploités comme toi : tes frères ; et, tous ensemble, d’un bras robuste, d’une volonté ferme, d’un cœur fervent, affranchissez-vous par la révolution. Celle-ci t’appelle ; mais elle ne te contraint pas, à toi de décider ! »

Sans qu’il soit nécessaire que je m’étende longuement sur la différence qui existe entre la guerre et la révolution, on en distingue l’opposition. Guerre à l’intérieur ou à l’extérieur, guerre d’une ou plusieurs nations contre une ou plusieurs autres nations, ou guerre au sein de la même nation ; guerre tout court ou guerre civile, c’est toujours la guerre, me dira-t-on. Soit, je le concède à ceux à qui il plaît, afin de jeter de la confusion dans un débat pourtant si simple et si clair, d’employer le même mot pour exprimer deux choses qu’ils déclarent eux-mêmes très différentes. Différentes à tel point que, hormis le même terme qui les rapproche et les unit, tout les éloigne et les sépare. Qu’on en juge :

a) La guerre ne laisse à personne la faculté de « marcher » ou de « ne pas marcher » ; la révolution laisse à chacun l’entière liberté d’y prendre part ou de n’y point participer ;

b) La guerre oblige à se battre des hommes qui ignorent pour quels motifs ils vont tuer ou être tués, car le combattant ne sait jamais quelles sont véritablement les origines et les fins de la guerre ; il ignore toujours les véritables intérêts qui sont en jeu ; et si on demandait aux soldats pour qui et pour quoi ils font la guerre, aucun d’eux ne pourrait répondre à cette simple question. Le révolutionnaire, lui, connaît les origines du conflit et le but que vise la bataille à laquelle il participe. Il sait contre qui et pour qui, contre quoi et pour quoi il prend les armes ;

c) Le travailleur qui consent à « marcher » n’a rien à reprocher à l’ennemi qu’on lui ordonne d’assassiner ; il ne le connaît pas, il ne l’a jamais vu ; en conséquence, il n’a et ne peut avoir aucune haine contre lui ; tandis que le révolutionnaire ne se décide à s’insurger contre l’État social qu’il veut détruire, que lorsqu’il est las d’être tenu en servitude par les gouvernants, lorsqu’il en a assez de subir l’exploitation des possédants ;

d) En cas de guerre, l’ensemble des déshérités d’un pays combat l’ensemble des déshérités d’un autre pays ; la voilà, la guerre fratricide, celle qui pousse à s’entrégorger des hommes unis par des liens fraternels autrement réels et puissants que ceux qui unissent mensongèrement, au nom d’une patrie commune, des hommes qui, en temps de paix, forment des castes, des catégories et des classes aux intérêts foncièrement et irréductiblement opposés. Qu’ils soient de France, d’Italie, d’Allemagne, du Maroc ou d’ailleurs, tous les déshérités communient dans la fraternité de l’oppression, du travail avili et exploité, et de la pauvreté. Or, la guerre jette ces frères les uns contre les autres et leur fait une obligation matérielle et un devoir moral de s’entretuer. Par contre, la révolution range du même côté les combattants de la même classe, les champions de la même cause, et les appelle à lutter, tous ensemble, contre les forces que leur oppose le gouvernement, défenseur de la classe ennemie ;

e) Quel que soit l’enjeu de la guerre, il est nul, il est


sans valeur aucune pour le combattant pauvre qui, la paix rétablie, et s’il a été épargné, retournera à l’usine ou à la terre, Grosjean comme devant ; tandis que l’enjeu de la révolution est d’une importance capitale pour le combattant révolutionnaire qui, celle-ci étant victorieuse pourra avec raison entonner l’hymne de la délivrance, parce qu’il verra la félicité remplacer la souffrance, le paradis succéder à son enfer ;

f) L’idée de patrie (voir ce mot), qui arme les peuples et les jette, dans un heurt monstrueux, les uns contre les autres, est une idée artificielle, inconsistante et criminelle ; tandis que l’idée de révolution, qui part de la volonté instinctive et profondément humaine de faire, au bénéfice des multitudes spoliées et asservies, la conquête du bien-être et de la liberté, cette idée est naturelle, positive, juste, généreuse et sainte.

En vérité, pour la révolution, même quand on l’appelle la guerre civile et qu’on l’assimile à la guerre proprement dite, prétendre que c’est toujours, qu’on le veuille ou non, la guerre, et conclure de cette assimilation erronée que si l’on condamne l’une, il faut logiquement condamner l’autre, c’est une inadmissible aberration. Je pense l’avoir, ci-dessus, très suffisamment démontré. On s’expliquerait difficilement, on ne s’expliquerait même pas du tout cette aberration, si l’on n’était pas informé des motifs qui poussent certains milieu à utiliser les affinités d’apparence qui existent entre la guerre et la révolution, pour se prononcer contre l’une et l’autre et combattre celle-ci et celle-là avec une égale énergie.


La thèse de la non-violence. — Ces milieux, quels sont-ils ? Ils sont de deux sortes et ils sont opposés. Ceux qui composent le premier de ces milieux sont de mentalité pacifico-bourgeoise ; ils sont, en tant que pacifistes, contre la guerre, et, en tant que bourgeois, contre la révolution. Ceux qui composent le second milieu sont d’esprit tolstoïen ou gandhiste. Ils se déclarent irréductiblement hostiles, quelles que soient les circonstances, à l’emploi de la violence, et, pour cette raison, ils se campent en adversaires inflexibles et de la guerre et de la révolution qu’ils se plaisent, eux aussi, à qualifier de « guerre civile », parce qu’ils ne conçoivent la révolution que sous la forme d’attaques violentes et meurtrières, d’une part, et de résistances brutales et sanglantes, d’autre part.

La position que prennent les pacifico-bourgeois est purement absurde : pacifistes, ils abominent la guerre et se refusent à la faire ; mais, bourgeois, ils entendent maintenir et défendre le régime capitaliste qui, comme nul ne peut le méconnaître, porte la guerre dans ses flancs ; en sorte que – inconcevable stupidité ! – ils défendent la cause de l’effet qu’ils condamnent. Je ne juge pas utile de discuter davantage cette inconséquence.

La thèse qui, au nom de la non-violence, repousse avec la même fermeté la révolution et la guerre, est plus aisément soutenable et infiniment plus séduisante. Elle est même si attirante que pas un révolutionnaire ne refuserait d’y souscrire, s’il dépendait de son vouloir que la transformation sociale, qu’il juge nécessaire et urgente, se réalisât sans violence. Rappelons-nous qu’il ne s’agit point d’un changement de détail ou de surface. Mettons-nous bien dans la tête que modification, réforme, amélioration ne sont pas synonymes de transformation. Ne perdons pas de vue qu’il ne saurait être question de replâtrage, de ravalement, de réparations, de rafistolages, de dégagements, de rafraîchissements et de décorations destinés à rajeunir, à étayer, à embellir la vieille maison et à lui donner un aspect extérieur moins repoussant ; mais qu’il s’agit de procéder d’abord à une complète démolition et de réédifier ensuite, sur des bases opposées, avec des matériaux neufs et selon un plan entièrement nouveau, un édifice vaste