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politiques, économiques et morales. Quand cette citadelle, devenue la proie des flammes vengeresses, aura été détruite de fond en comble, quand il n’en restera plus rien, la route, si longtemps obstruée, deviendra libre et, maître enfin de ses destinées, le prolétariat, dans un élan irrésistible d’enthousiasme, confiant en l’étroite union qui lui a valu la délivrance, restant solidement uni et solidaire, organisera, en hâte, pour répondre aux nécessités qui ne peuvent attendre, la vie égalitaire et fraternelle qu’ont entrevue les libertaires et à laquelle, par leur propagande active, persévérante et passionnée, ils ont préparé les esprits et les cœurs.

Mais cette radieuse perspective ne fait pas l’affaire des chefs que les partis politiques se sont donnés. Ces messieurs ont-ils écrit tant d’articles, prononcé tant de discours, bâti des philosophies et des systèmes d’une solidité qu’ils proclamaient scientifique et qu’ils disaient à toute épreuve ; se sont-ils poussés au Parlement et installés aux postes les plus avantageux, ont-ils acquis une notoriété si brillante ; bref, se sont-ils donné tant de mal, ont-ils pris tant de peine, se sont-ils imposé de si lourds sacrifices, ont-ils travaillé si inlassablement à soustraire les travailleurs à l’influence des mauvais bergers de la bourgeoisie et à les ranger sous leur propre houlette, ont-ils fait tout cela pour que, tout d’un coup, s’écroule le rêve de domination qui les hante depuis si longtemps ? Pour que de cette victoire qu’ils ont si fervemment préparée et dont ils ont attendu l’heure avec tant d’impatience, il ne leur reste personnellement aucun profit ?

Va-t-on se passer des conseils de sagesse (ou de lâcheté) qu’ils ont si généreusement prodigués, dans les jours les plus difficiles, au troupeau de fidèles qu’ils avaient embrigadés et qui, naguère encore, les suivaient aveuglément et leur obéissaient passivement, en application de cette discipline dont ils déclaraient sentencieusement qu’elle est la principale force des partis, tout comme les militaires professionnels affirment qu’elle est celle des Armées ?

Non et non ! Cela n’est pas possible.

Vite, les chefs et les sous-chefs se réunissent… pour aviser, étudier la situation et arrêter les mesures nécessaires. Ils se gardent bien de se faire les uns aux autres l’aveu des ambitions qui les rongent ; ils dissimulent de leur mieux la soif de domination qui les dévore. Tous ceux qui, au cours des années précédentes, se sont spécialisés : qui dans l’Agriculture, qui dans les Affaires étrangères, qui dans les Finances, qui dans l’Administration intérieure, qui dans l’Instruction publique, qui dans la Justice, qui dans la Guerre, la Marine ou l’Aviation, qui dans les Travaux publics ou les Postes, qui dans les Beaux-arts, le Commerce et l’Industrie, l’Hygiène et la Santé, le Travail ou toute autre branche de la vie nationale, font valoir leur compétences, attirent l’attention de leurs collègues sur les services qu’ils pourraient rendre ; chacun insiste sur la gravité des circonstances, sur l’urgence et la nécessité de parer aux exigences immédiates, de rétablir l’ordre, de rassurer les camarades, d’inspirer confiance à tous. Et les grandes périodes oratoires ronflent à qui mieux mieux. Chacun estime que l’heure est venue de prendre les plus écrasantes responsabilités ; et la main sur le cœur, des trémolos dans la voix, l’œil étincelant de la flamme du plus pur dévouement, chaque spécialiste se déclare prêt à sacrifier son repos, sa santé et jusqu’à son existence, pour défendre, au poste qui lui sera imposé par la confiance de ses amis, les intérêts sacrés de cette Révolution que le Peuple admirable a signée de son sang !

Tous sont, en outre, pénétrés de ce sentiment profond de leur supériorité que l’habitude de parler et d’agir en chefs écoutés et obéis a introduit et graduellement développé en leurs personnes ; ils sont, au sur-


plus, à tel point convaincus que les masses sont incapables de se diriger elles-mêmes, de discerner la voie qu’il faut suivre, d’adopter des décisions raisonnables et d’y conformer sagement leur conduite, qu’ils en viennent insensiblement à se convaincre les uns les autres qu’ils ont le devoir de se constituer en une sorte de gouvernement provisoire, investi des pouvoirs les plus étendus.

Cette proposition est adoptée à l’unanimité. Le Gouvernement provisoire, dit « de défense révolutionnaire », se constitue par une répartition des attributions et des pouvoirs de nature à satisfaire toutes les ambitions et convoitises. Il s’agit, maintenant et sans perdre une minute, de porter cette grande nouvelle à la connaissance de tous. La nuit a suffi à l’accomplissement de tant de besognes. Le lendemain, les murs de la Capitale sont tapissés d’affiches annonçant, en formes lyriques, que les hommes les plus intelligents, les plus consciencieux, les plus probes, les plus compétents, ceux qui, par toute une vie consacrée à la défense des humbles, à l’éducation et à l’entraînement des classes laborieuses, en vue de l’instauration d’une société d’hommes égaux et libres, ont su mériter la confiance du peuple, ont consenti, à la requête des organisations révolutionnaires les plus puissantes, à assumer les lourdes responsabilités et les charges écrasantes du Pouvoir.

Cette proclamation ne manque pas d’affirmer que ce pouvoir sera doux à l’égard des bons, c’est-à-dire de ceux qui ont contribué à la victoire et seconderont l’effort du Gouvernement, mais qu’il usera des sanctions les plus sévères contre les méchants, c’est-à-dire contre tous ceux qui tenteraient de combattre, d’entraver ou de compromettre les conquêtes révolutionnaires. Elle déclare, enfin, de la façon la plus expresse, que le gouvernement provisoire limitera strictement sa durée à celle de la période transitoire.

Des avions, des automobiles, des trains rapides, lancés dans toutes les directions, le télégraphe, le téléphone et la T. S. F., fiévreusement utilisés, propagent cette information jusqu’aux plus modestes bourgades de la province.

Eh bien ! C’est à ce moment précis que se joue le destin de la Révolution victorieuse : si la population insurgée ne réagit pas incontinent, si elle n’a pas, sur l’heure, le sentiment que la constitution de ce Gouvernement provisoire équivaut à l’étouffement de la Révolution, si elle n’a pas immédiatement la conviction que ce Gouvernement, s’armant d’un pouvoir sans limite, va se transformer en une Dictature et que cette Dictature, c’est la confiscation, au profit exclusif des Dictateurs et de leur Parti, des Conquêtes révolutionnaires, la victoire des insurgés se trouve ipso facto pratiquement annulée. Si l’indignation des éléments véritablement révolutionnaires ne se traduit pas, à l’instant même, par une reprise du soulèvement populaire insurrectionnel, si ce soulèvement n’atteint pas la puissance d’une vague de fond brisant l’Autorité nouvelle, la Révolution est mortellement blessée et ne tarde pas à expirer, égorgée par la perfidie, l’orgueil et l’esprit de domination de ceux-là mêmes qui se proclament ses défenseurs.

Le moindre répit accordé aux nouveaux Maîtres leur permet de rétablir le fonctionnement des leviers de commande dont leurs prédécesseurs avaient été dépossédés et de s’en emparer, de remettre en action toute la mécanique gouvernementale, d’installer leurs créatures à la tête de tous les services de direction, de s’entourer d’une nuée de bureaucrates et d’une armée de fonctionnaires, de ressusciter la Magistrature, l’Armée et la Police que la Révolution avait écartelées, d’asseoir leur pouvoir sur le concours intéressé des uns, sur la servilité des autres et sur l’indifférence du plus grand nombre.