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dans celles des militants). La vigilance des anarchistes ne devra pas so relâcher un seul moment. Si le mouvement révolutionnaire est vaincu, rien à craindre des manœuvres des chefs socialistes ou communistes. Mais si la Révolution l’emporte, attention ! L’action des anarchistes, des anarcho-syndicalistes, de tous ceux qui travaillent sincèrement et de tout cœur à la Révolution sociale, sera de surveiller jalousement, dans ce cas, les agissements des dits chefs, de dénoncer hardiment leurs manigances, de combattre intrépidement leur manège, de soulever contre leurs artifices la masse des insurgés, afin d’opposer à l’accomplissement de leurs criminels desseins une barrière infranchissable et d’empêcher ainsi toute survivance autoritaire, c’est-à-dire tout gouvernement provisoire, toute résurrection de l’État.

Voilà ce que j’entends par ce terme : « empêcher ».

A reconstruire. Ce mot est suffisamment clair et expressif pour que je me dispense de longues explications. Reconstruire, c’est la conséquence et la suite de détruire et empêcher. L’Autorité étant détruite, toute restauration du Capitalisme et de l’État étant empêchée, il est évident qu’il faudra reconstruire. Et cette reconstruction devra suivre d’aussi près que possible la destruction. L’œuvre positive devra succéder pour ainsi dire sans interruption à l’œuvre négative. Reconstruire immédiatement, ce sera une nécessité parce que la vie collective ne peut pas plus que la vie individuelle subir d’interruption prolongée, l’organisme social ayant à toute heure des fonctions à remplir et des besoins à satisfaire au même titre et pour les mêmes raisons que l’organisme individuel.

L’ensemble de ces besoins se résume en un mot : consommer ; mais comme on ne peut consommer que ce qui a été au préalable produit, on ne peut qu’associer ces deux actions pratiquement inséparables : produire et consommer. De savantes théories, d’ingénieux systèmes se sont attachés à préciser de quelle façon, dans quelles conditions et par quels moyens la production librement organisée et obtenue s’équilibrera et même dépassera la somme des besoins à satisfaire. Extrêmement complexe en apparence, ce problème apparaît, en réalité d’une solution simple et facile, quand on l’examine de près, la Révolution ayant totalement métamorphosé l’organisation du travail. Quant à la répartition des produits, le droit de chacun à la vie étant reconnu, respecté et pratiqué, il est plus simple encore et plus aisé de l’organiser et de l’assurer : équitable et fraternelle. La mise en train d’un monde entièrement nouveau et l’établissement de rapports individuels et de relations collectives en accord avec le principe de liberté donnant naissance à des conditions de vie opposées aux précédentes, provoqueront les tâtonnements, les essais, les échanges de vue qu’on devine. On ne rompt pas avec de vieilles coutumes et on n’en contracte pas de nouvelles sans éprouver quelques inquiétudes et difficultés. Timidité, habitude d’attendre des ordres, crainte de gaffer maladroitement et de faire rire de soi, il y aura à lutter contre bien des choses avant d’en arriver au fonctionnement régulier, méthodique, ordonné, normal d’un agencement social inaccoutumé. (Voir Anarchie, Travail.)

L’important sera de familiariser, aussi promptement que possible, les populations ayant brisé leurs chaînes avec les exigences de l’heure qui passe et les possibilités d’y faire face. Les anarchistes se dépenseront sans compter dans ce but.

Sur ce terrain, la tâche sera rendue relativement facile par les groupements et associations qui existent d’ores et déjà et qui vont se multipliant et s’élargissant de façon continue, en fonction même des besoins qui progressent. S’étendant aujourd’hui même à la plupart des manifestations de la vie en société, ces associations ont, depuis longtemps déjà, dépassé le cercle des be-


soins matériels ; elles embrassent la presque totalité des besoins intellectuels et moraux que ressent l’homme du xxe siècle. Elles brisent de plus en plus les limites locales, régionales et nationales et s’organisent internationalement.

Le sort de ces associations reste entre les mains de leurs membres ; le pacte sur lequel repose chacune d’elles est établi par les intéressés eux-mêmes. Leur développement se règle sur la libre volonté de leurs adhérents et n’est Conditionné que par la nécessité de leur extension. L’étude impartiale et rationnelle de ce vaste mouvement associationniste nous donne un aperçu suffisant du rôle qu’il est appelé à jouer dans un milieu social libertaire qui, dès les premiers jours de son avènement, saura utiliser, pour la bonne marche de la Société nouvelle, les associations existantes, telles que : les syndicats de producteurs, les coopératives de consommateurs, les sociétés nationales et internationales d’enseignement, d’hygiène, d’urbanisme, d’études scientifiques, de travaux artistiques, de tourisme, de sport, de musique, de gymnastique, etc…

Débarrassées des servitudes qui leur sont actuellement imposées par les difficultés financières, juridiques et nationales, ces associations seront tout naturellement indiquées pour jeter les bases d’une entente facile et d’une organisation pratique correspondantes à la satisfaction de tous les besoins de l’individu et de la collectivité. Dans « Mon Communisme » (Le bonheur universel) j’ai minutieusement décrit comment je conçois, pratiquement, la reconstruction sociale dont je parle ici. J’engage le lecteur que ce problème intéresse, à consulter ce volume de 400 pages uniquement consacré à cet exposé.

Conclusion. — Toute frémissante encore de la bataille à peine terminée et couronnée par la victoire, la foule ne marchandera pas sa confiance aux vaillants compagnons qui, par la hardiesse de leurs initiatives, par l’intrépidité de leur action et l’exemple de leur désintéressement, auront été les meilleurs ouvriers de cette victoire. Sachant clairement ce qu’ils veulent à tout prix et, mieux encore, ce qu’ils ne veulent à aucun prix, les anarchistes mettront à profit cette confiance dont ils se seront montrés dignes, pour opposer à toute tentative de domination politique ou d’exploitation économique un front de bataille solide, invincible. Leur tâche ne s’arrêtera pas là. Elle consistera encore à éviter les déviations et les fausses manœuvres ; elle s’appliquera surtout à rendre immédiatement tangibles les avantages qu’une véritable Révolution doit mettre à la disposition de tous.

Les anarchistes s’emploieront avec ardeur à inspirer et à seconder vigoureusement les efforts des masses travailleuses cherchant en elles-mêmes et trouvant dans leur puissance créatrice, dans leurs aptitudes naturelles alliées à leur expérience, les formes supérieures de la production fraternelle et de la répartition équitable des richesses dont le Travail est la source unique. La vigilance des compagnons ne se relâchera que lorsque toutes les institutions de brigandage et d’oppression auront été totalement anéanties ; elle ne se ralentira que lorsque l’amour et la pratique de la vie libre auront si fortement saturé l’Homme nouveau, que tout retour offensif des conspirations autoritaires sera frappé d’impuissance.

Quand les masses ouvrières et paysannes auront pris en main leurs propres destinées, quand, en possession de leur auto-direction, elles auront acquis la maîtrise de leurs mouvements, de leurs pensées et de leurs sentiments, elles ne tarderont pas à placer en elles-mêmes cette confiance que de tout temps, les chefs se sont évertués à leur enlever, dans le but d’exploiter à leur profit la croyance des foules abusées en la nécessité des Providences et des Sauveurs.

Alors, grâce à l’entente libre, grâce à l’accord frater-