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ment prononcés, pour qu’une minorité consciente, active, àclairée, et en contact avec ces masses, ait la possibilité de soulever celles-ci, à la façon du levain qui soulève la pâte.

Ajoutons à ces considérations primordiales :

a) Une rupture de plus en plus marquée dans l’équilibre politique, économique et moral du régime capitaliste ;

b) Une propagande active et persévérante, stimulant l’éducation révolutionnaire des travailleurs ;

c) Une organisation solide, puissante, capable de relier, à l’heure fixée par la gravité des circonstances, toutes les forces de révoltes constituées par des groupements nombreux et énergiques ;

d) Un prolétariat entraîné à l’action décisive par une série de troubles, d’agitations, de grèves, d’émeutes, d’insurrections.

Ces conditions étant réunies, on peut être certain qu’une révolution, éclatant à la laveur d’un de ces événements qui soulèvent, entraînent, passionnent les foules et les précipitent instinctivement, en une ruée tumultueuse, contre le régime qu’elles veulent renverser, ne s’arrêtera pas à mi-chemin. Ce mouvement, dans lequel les anarchistes auront été les premiers à se jeter avec la rapidité, l’élan, la résolution et la vaillance qu’on ne saurait leur contester, et dont ils continueront à être les animateurs, ira jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire.

Cette phase plus ou moins longue du drame révolutionnaire en sera le point culminant et décisif. Elle ne prendra fin que lorsque le souffle pur et régénérateur de la révolution libertaire aura emporté toutes les institutions de despotisme, de vol, de déchéance intellectuelle et de pourriture morale qui sont à la base de tout régime social s’inspirant du principe d’autorité.

Cette révolution portera dans ses flancs tous les germes en développement du monde nouveau, qu’elle enfantera dans l’affolement apeuré des privilégiés et dans l’allégresse et l’enthousiasme des déshérités. Les anarchistes veilleront à ce que ce ne soit pas un avortement.

Ils sauront mettre à pront les rudes enseignements que comportent les mouvements révolutionnaires enregistrés par l’histoire. Ils demeureront, aussi longtemps qu’il le faudra, en état de permanente insurrection contre les tentatives de restauration autoritaire : politique, économique ou morale. Ils ne confieront à aucun pouvoir la sauvegarde des conquêtes révolutionnaires. Ils appelleront à la défense de ces conquêtes, contre toute dictature, la foule enfin libérée des esclaves.

Toutefois, demeurant, après la tourmente révolutionnaire comme avant et pendant celle-ci, les ennemis irréductibles du principe d’Autorité et de ses néfastes conséquences, ils se borneront à être les conseillers, les animateurs et les guides de la classe ouvrière. Ils orienteront et soutiendront les premiers pas de cette multitude dans la voie définitivement ouverte de l’organisation libre de la vie sociale.

Je résume et précise brièvement ma pensée sur ce point : en période révolutionnaire, les libertaires auront à détruire, à empêcher et à reconstruire. Ils devront faire tout ce qui dépendra d’eux pour que ces trois tâches soient entreprises, se succèdent, s’enchaînent et soient accomplies dans le laps de temps le plus court. Ils consacreront le plein de leurs efforts :

A détruire. Détruire quoi ? — J’aime à espérer que personne ne me fera l’injure de penser que j’entends par là la destruction des immeubles, des machines, des produits de toutes sortes, des chefs-d’œuvre entassés dans les bibliothèques, des trésors artistiques qui ornent les musées, de cette fabuleuse accumulation de richesses due au labeur opiniâtre des générations passées et présentes. La Révolution sur les ruines, alors ? Tandis que notre Révolution doit avoir pour résultat de restituer à La communauté humaine le magnifique patrimoine que son travail séculaire a


institué et que les tyrans et les rapaces lui ont volé. Ce serait une folie et un crime de détruire ce patrimoine. Et puis détruire, les immeubles, ce serait priver la population des habitations dont elle aura besoin pour se loger, des lits, des meubles et des ustensiles qui lui seront nécessaires. Détruire les machines, briser ces ouvriers métalliques dont la mission sera, la Révolution faite, de supprimer presque totalement l’effort pénible des humains tout en multipliant à l’infini leur capacité de production, ce serait une monstrueuse stupidité. Détruire les produits de toutes espèces entassés dans les magasins et les réserves, alors que les besoins d’alimentation, de vêtement, etc… ne peuvent être satisfaits qu’à l’aide de ces innombrables produits, ce serait une inexplicable idiotie. Non. Toutes ces richesses devront être, au contraire, précieusement conservées et, dans toute la mesure du possible, soigneusement mises à l’abri ne toute destruction.

Mais détruire, et de fond en comble, sans la moindre hésitation ni restriction, toutes les abominables institutions qui, depuis des temps immémoriaux, ont fait le malheur des hommes : Propriété, État, Parlement, Armée, Magistrature, Police, Religion, Morale imposée ; toutes choses qui n’ont pris naissance et n’ont vécu qu’à la faveur du principe d’Autorité, fauteur des mensonges, des erreurs, des croyances absurdes, des préjugés, des lâchetés, des fourberies, des cruautés, des injustices, des inégalités, des haines qui ont fait de la Terre une planète constamment arrosée de larmes et de sang. Telle est la destruction à opérer.

A empêcher. Empêcher quoi ? — Empêcher, par tous les moyens et coûte que coûte, que le principe d’Autorité, que la Révolution sociale aura pour fin d’abattre, puisse se survivre ou renaître sous une forme nouvelle, ou une appellation inédite. Malheur à toute Révolution sociale qui, dans cette voie, n’irait pas jusqu’au bout de la route à parcourir ! Elle aura, dans ce cas, travaillé en vain. Aucune des Révolutions du passé n’a pleinement atteint le but qu’elle se proposait, parce que (je l’ai déjà dit, mais il y a des vérités qu’on ne répète jamais trop) toutes ne se sont attaquées qu’à une partie du mal qu’il fallait tuer totalement ; et, sous des formes nouvelles, insoupçonnées et imprévues, le mal a reparu. Victorieuse, s’étant assoupie à l’ombre de ses lauriers, confiante en sa victoire qu’elle avait cru définitive, la Révolution s’est réveillée prisonnière et vaincue : le mal qu’elle croyait avoir tué ne l’avait pas été ; grièvement blessé, il avait pansé ses blessures et il était insensiblement revenir à la vie : arbre, dont la Révolution avait coupé les branches et abattu le tronc, mais dont elle avait épargné les racines ; incendie, dont les insurgés avaient éteint les flammes, sans en éteindre complètement le foyer, sans inonder les cendres encore brûlantes ; mal, dont les révolutionnaires avaient combattu les manifestations extérieures sans en extraire le germe intérieur ; hydre de Lerne, dont le Peuple-Hercule avait coupé six têtes, mais négligé de couper la septième. Les racines de l’arbre qu’on voulait abattre n’ayant pas été extirpées, l’arbre a repoussé. Le foyer de l’incendie n’ayant pas été complètement éteint, les cendres encore brûlantes n’ayant été ni dispersées, ni noyées sous des torrents d’eau, l’incendie s’est rallumé ; le mal-autorité qui rongeait le corps social n’ayant été combattu que dans ses manifestations externes et visibles, mais le virus du mal n’ayant pas été arraché, le mal a recommencé et produit les mêmes ravages. C’est l’histoire de toutes les Révolutions qui ont secoué le monde et dont les résultats ont été annihilés par la suite.

La Révolution sociale, quelle que soit l’époque à laquelle elle éclatera, trouvera sur sa route de redoutables adversaires. Ces ennemis seront d’autant plus dangereux qu’ils se mêleront plus ou moins à la bataille (si ce n’est dans la personne de leurs chefs, du moins