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guerre du Péloponèse, les nobles étaient parvenus à renverser le gouvernement démocratique. Par centaines, ils avaient exilé ou condamné à mort leurs adversaires politiques. Trente tyrans firent peser un joug de fer sur tous les citoyens. Leur règne fut rapidement si odieux que Thrasybule, revenu en Attique à la tète d’une troupe d’exilés, n’eut aucun mal à les renverser. Quelques années plus tard, en 399, la démocratie athénienne se déshonorera d’ailleurs en condamnant Socrate à boire la ciguë.

Toutefois, c’est moins à cause de ses révolutions politiques, qu’en raison des transformations dont elle fut le théâtre dans le domaine des idées, que la Grèce antique tient une si grande place dans l’histoire de la civilisation. Non seulement tous les arts y furent cultivés avec un succès exceptionnel, non seulement ses poètes et ses prosateurs ont laissé de merveilleux chefs-d’œuvre, mais c’est là que naquit et se développa la pensée rationaliste, indépendante des dogmes religieux, d’où sortiront la science et la philosophie modernes. Certes, les plus fameux de ses philosophes s’attardèrent trop dans les chimères métaphysiques ; c’est eux pourtant qui montrèrent la route que prendront, par la suite, les chercheurs libres et les savants rationalistes.

A Rome, signalons la révolution de 509 avant Jésus-Christ, qui eut pour conséquence l’abolition de la royauté. Tarquin le Superbe, soupçonneux et cruel, se comportait comme les tyrans grecs. Lucius-Junius Brutus, profitant de l’indignation causée par le tragique suicide de Lucrèce, souleva les romains contre lui et fit proclamer sa déchéance. Pendant quatorze ans, Tarquin s’efforcera ensuite, mais vainement, de reprendre son ancienne capitale. Sa chute ne fut pas une victoire plébéienne, mais une victoire de l’aristocratie sénatoriale et des patriciens. En conséquence, ces derniers modifièrent la constitution en leur faveur, et la misère du peuple fut extrême au début de la république.

Une lutte, qui se poursuivit, avec de longues trêves, pendant deux cents ans, s’engagea entre la plèbe et le patriciat. Parmi les épisodes révolutionnaires, il convient de signaler la retraite sur l’Aventin. Les plébéiens désertèrent Rome en masse et, s’étant réunis autour de sanctuaires non patriciens, décidèrent de fonder une ville nouvelle. Effrayé, le Sénat admit quelques-unes des réclamations formulées par le peuple. Mais c’est plus tard seulement, vers le milieu du Ve siècle avant notre ère, que fut réalisée l’égalité civile. Chargés de rédiger des lois écrites en 451, les Décemvirs exercèrent une tyrannie si odieuse qu’une révolte les chassa en 449 ; toutefois les lois édictées par eux subsistèrent. Une série de mesures prises de 445 à 300 réalisèrent l’égalité politique. Par contre l’inégalité sociale ira s’aggravant ; de plus en plus les pauvres dépendront des riches, redevenus ainsi tout-puissants.

En 133 avant Jésus-Christ, Tibérius Gracchus, homme au grand cœur et au noble idéal, fit voter, en qualité de tribun du peuple, une loi agraire, qui attribuait aux citoyens pauvres le domaine publie accaparé par les patriciens. Pour se venger, le Sénat le fit massacrer sous prétexte qu’il aspirait à la royauté. Dix ans plus tard, en 123, le frère de Tibérius, Caïus Gracchus, devint tribun du peuple. Lui aussi fut animé de sentiments révolutionnaires. Il voulait amoindrir la puissance des nobles au profit de la plèbe, remettre en honneur la loi de Tibérius et accorder le droit de cité à tous les italiens. Hélas ! les patriciens parvinrent à ruiner sa popularité : abandonné par la plèbe, poursuivi par ses adversaires, Caïus se donna la mort en 121. Bientôt, d’ailleurs, les orgueilleux citoyens de Rome accepteront d’obéir à un maître absolu. Des rivalités et des insurrections militaires se succéderont pendant tous les siècles suivants ; elles sont dépourvues d’intérêt pour nous, n’ayant d’autres


raisons d’être que des inimitiés ou des ambitions personnelles. C’est en vain que Marcus-Junius Brutus avait poignardé César et combattu pour le maintien de la liberté.

Le sort des esclaves étant toujours resté déplorable à Rome, des révoltes serviles éclatèrent à différentes reprises. En 135 avant notre ère, il y eut des soulèvements en Sicile, en Attique, en Campanie, à Rome. De 104 à 99, nouveaux soulèvements en Sicile, à Thurium, à Capoue. Mais la plus importante des révoltes serviles fut celle que Spartacus dirigea de 73 à 71. Ce noble y thrace, condamné à l’esclavage et destiné au métier de gladiateur, s’échappa de Capoue avec quelques compagnons, puis constitua une véritable armée. Energique et prudent, il battit le prêteur Varinius, puis les consuls Lentulus et Gellius, mais, finalement refoulé par Crassus vers le midi, il essaya sans succès de passer en Sicile. Il périt dans une suprême bataille sur les bords du Silarus. Pompée détruisit les dernières bandes d’esclaves qui fuyaient vers le nord. Une fois encore l’injustice avait triomphé.

L’introduction de l’hellénisme à Rome fut, par contre, riche de conséquences heureuses pour la pensée humaine. Parce qu’elle fit affluer en Italie les esprits façonnés par la civilisation hellénique, la conquête de la Grèce porta un coup sensible aux antiques traditions romaines. De plus en plus, la philosophie remplaça la religion dans les milieux instruits. Le grand poète Lucrèce vulgarisa la doctrine d’Épicure dans son admirable De Natura ; le système d’Evhémère, qui ne voyait dans les personnages mythologiques que des hommes divinisés, obtint un énorme succès. Une véritable rénovation des arts et de la littérature résultera de ce contact intime avec la Grèce. Et c’est vainement que Caton l’Ancien voudra s’opposer à l’influence hellénique, au nom des vieilles coutumes et de l’intérêt national.

Une formidable secousse fut, certes, donnée au monde par l’apparition du christianisme, mais elle n’eut rien de brusque, ni de violent. Pour atteindre son développement normal, elle exigea trois siècles au moins, et ne triompha, d’une façon durable, qu’en 313 avec Constantin. Au point de vue moral, le christianisme fut peu original ; les plus belles maximes attribuées à Jésus avaient déjà été émises par des philosophes antérieurs. Toutefois, les chrétiens eurent le mérite de populariser, chez, les nations méditerranéennes, des sentiments et des idées jusque-là réservés à une élite restreinte. Au point de vue intellectuel, leur influence fut, extrêmement néfaste ; hostiles à la science, à la philosophie, à toutes les libres recherches de la pensée rationaliste, ils replongèrent l’Occident, pour de longs siècles, dans les ténèbres de la foi religieuse. Grâce à la duplicité des dirigeants ecclésiastiques, l’Église, prétendue gardienne de la doctrine évangélique, devait s’allier, dès le quatrième siècle, aux pouvoirs civils pour maintenir les masses dans une obéissance aveugle. C’est à tort que la disparition de l’esclavage est mise à l’actif du christianisme. Persuadés que le régime économique en vigueur à leur époque ne pouvait être modifié, les Pères de l’Église, à l’exemple de saint Paul, se bornèrent à prêcher la résignation à la classe servile.

Les dogmes chrétiens étaient si absurdes que des discussions s’élevèrent de bonne heure à leur sujet ; des personnages aussi fameux qu’Origène et que Tertullien s’éloignèrent finalement de l’orthodoxie. Les hérésies furent prodigieusement nombreuses durant les premiers siècles ; il serait fastidieux d’en donner la liste. Rappelons néanmoins que la plus célèbre de toutes, l’arianisme, faillit vaincre le catholicisme. Non seulement elle obtint la protection de certains empereurs, mais le pape Libère finit par condamner Athanase, le principal adversaire d’Arius, et par adop-