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Le 8 janvier au soir, tout était prêt pour la marche. Tout était prêt aussi du côté gouvernemental. En effet, certains cercles intellectuels et littéraires apprirent que la décision du gouvernement était arrêtée : en aucun cas ne laisser la foule s’approcher du Palais ; si elle insiste, tirer dessus sans pitié. En toute hâte, une délégation fut dépêchée auprès des autorités pour tenter de prévenir l’effusion du sang. La démarche resta vaine. Toutes les dispositions étaient déjà prises. La capitale était entre les mains des troupes armées jusqu’aux dents.

On connaît la suite. Le 9 janvier, dimanche, dès le matin, une foule immense composée surtout d’ouvriers (souvent avec leurs familles) et aussi d’autres éléments très divers, se mit en mouvement vers la place du Palais d’Hiver. Des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, partant de tous les points de la capitale et de la banlieue, se ruèrent vers le but indiqué. Hélas ! Partout ils se heurtèrent à des barrages de troupes et de police qui ouvrirent un feu nourri contre cette mer humaine. Toutefois, la pression des arrière-gardes de cette masse compacte d’hommes — pression qui augmentait de minute en minute — fut telle que, par toutes sortes de voies obliques, la foule affluait sans cesse,.envahissant la place du Palais et toutes les rues avoisinantes. Alors le gouvernement ne trouva rien de mieux que de faire balayer, par des salves de feu, à intervalles réguliers, cette foule désarmée, désemparée, désespérée…

Des milliers d’hommes, femmes et enfants furent tués ce jour-là dans les rues de la capitale. Vers le soir, « l’ordre fut rétabli ». Et c’est durant toute la nuit, et. par des wagons entiers, que la police emportait les cadavres hors de la capitale pour les faire enterrer pêle-mêle dans les champs avoisinants.

Quant à Gapone lui-même, lequel conduisait, entouré de porteurs d’icones et d’images du tsar, une foule immense se dirigeant vers le Palais d’Hiver par la porte de Narva, il ne fut même pas blessé. Aux premiers coups de feu, il fut saisi par des amis, emporté hors des rangs et mis en lieu sûr. On lui coupa ses longs cheveux de pope, on l’habilla en civil et, quelques jours après, il se trouva déjà à l’étranger, hors de toute atteinte. Il lança immédiatement un bref appel aux ouvriers et paysans de toutes les Russies où, en des termes exceptionnellement éloquents et vigoureux il maudissait, au nom du pouvoir à lui conféré par Dieu, le tsar Romanoff et sa dynastie. Il y bénissait d’avance tous ceux qui arriveraient à supprimer le traître. Cet appel fut répandu en très grand nombre à travers le pays.

Quelques mots sur le sort définitif de Gapone sont nécessaires ici même pour clore le chapitre.

Sauvé par des amis, l’ex-prêtre se fixa définitivement à l’étranger. Ce furent surtout les socialistes-révolutionnaires qui prirent soin de lui. Son avenir ne dépendait maintenant que de lui-même. On a mis à sa disposition les moyens nécessaires pour qu’il rompe définitivement avec son passé, pour qu’il complète son instruction, — enfin, pour qu’il puisse devenir vraiment un homme d’action d’envergure. Mais, Gapone n’était pas de cette trempe. Le feu sacré qui, par hasard, effleura une fois son âme ténébreuse, n’était pour lui qu’un feu d’ambitions et de satisfactions personnelles qui s’éteignit vite. Au lieu de se livrer à un travail d’auto-éducation et de préparation à une activite sérieuse, Gapone restait dans l’inactivité, mère de l’ennui. Le lent travail de patience ne lui disait rien. Il rêvait la suite immédiate et glorieuse de son aventure. Or, en Russie, les événements traînaient. La grande révolution ne venait toujours pas. Il s’ennuyait de plus en plus. Bientôt, il chercha l’oubli dans la débauche. Le plus souvent, il passait ses soirées dans des cabarets louches où, à moitié ivre, en compagnie


de femmes légères, il pleurait à chaudes larmes ses illusions brisées. La vie à l’étranger le dégoûtait. Le mal du pays le tenaillait. A tout prix, il voulait retourner en Russie. Alors, il conçut l’idée de s’adresser à son gouvernement, de lui demander le pardon et l’autorisation de revenir pour reprendre ses services. Il écrivit à la police secrète. Il renoua les relations avec elle. Ses anciens chefs accueillirent l’offre assez favorablement. Mais, avant tout, ils exigèrent de Gapone une preuve matérielle de son repentir et de sa bonne volonté. Connaissant ses accointances avec des membres influents du parti socialiste-révolutionna.ire, ils lui demandèrent de leur fournir des indications précises qui leur auraient permis de porter un coup dur au dit parti. Gapone accepta le marché. En attendant, un membre influent du parti et ami intime de Gapone. l’ingénieur Rutenberg, eut vent des nouvelles relations de Gapone avec la police. Il s’en référa au comité central du parti. Le comité le chargea — c’est Rutenberg lui-même qui le raconte dans ses mémoires — de faire son possible pour démasquer Gapone. Rutenberg fut obligé de jouer un rôle. Il finit par obtenir des confidences de Gapone, ce dernier ayant supposé que l’ingénieur trahirait volontiers son parti pour une forte somme d’argent. Gapone lui fit des propositions dans ce sens. Rutenberg feignit d’accepter. 11 fut con venu qu’il livrerait à la police, par l’intermédiaire de Gapone, des secrets très importants du parti. On marchanda sur le prix. Ce marchandage — feint et traîné sciemment en longueur par Rutenberg d’accord avec son parti, mené par Gapone d’accord avec la police — se termina en Russie où Gapone put, entre temps, se rendre, de même que Rutenberg. A Saint-Pétersbourg se joua le dernier acte du drame. Aussitôt arrivé, Rutenberg prévint quelques ouvriers, amis fidèles de Gapone — lesquels se refusaient à croire à sa trahison — qu’il était à même de leur en fournir une preuve incontestable. Il fut convenu que les ouvriers gaponistes assisteraient en cachette au dernier entretien entre Gapone et Rutenberg, entretien où le prix de la soi-disant trahison de Rutenberg devait être définitivement fixé.

Le rendez-vous eut lieu dans une villa déserte, non loin de Saint-Pétersbourg. D apres le plan conçu, les ouvriers cachés dans la pièce contiguë à celle où se passerait l’entretien entre Gapone et Rutenberg, devaient ainsi assister, sans être vus, à cet entretien pour se convaincre du véritable rôle de Gapone et pouvoir, ensuite, le démasquer publiquement. Mais les ouvriers ne purent pas y tenir. Aussitôt convaincus de la trahison de Gapone, ils firent irruption dans la chambre où les deux hommes discutaient, ils se précipitèrent sur Gapone, le saisirent et, malgré ses supplications, l’exécutèrent brutalement. Ensuite, ils lui passèrent une corde au cou et le suspendirent au plafond C’est dans cette position que son cadavre fut découvert accidentellement quelque temps après.

Ainsi se termina l’épopée personnelle de Gapone Quant à l’épopée du mouvement, elle suivit son chemin.

Les événements du 9 janvier eurent une résonance formidable dans le pays entier. Sans parler des villes et des régions industrielles, dans les recoins les plus obscurs, la population apprenait avec une stupéfaction indignée qu’au lieu de prêter l’oreille au peuple venu paisiblement devant le Palais pour conter au tsar ses misères, ce dernier donna froidement l’ordre de tirer dessus. Pendant longtemps encore, des paysans délégués par leurs villages se rendaient à Saint-Pétersbourg avec la mission d’apprendre l’exacte vérité. Cette vérité fut bientôt connue partout. C’est il ce. moment que la « légende du tsar » cessa de vivre. Un paradoxe historique de plus ! En 1881, les révolutionnaires assassinèrent le tsar pour tuer la légende. Elle survécut. Vingt-quatre ans après, c’est le tsar lui-même qui la