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supprimerait son pouvoir. En effet, tout le programme minimum des partis révolutionnaires y figurait. On y exigeait, notamment, en qualité de mesures immédiates, de toute urgence : la liberté entière de la presse, de la parole, de la conscience, etc… ; la liberté absolue de toutes sortes d’associations, d’organisations, etc… ; le droit aux ouvriers de se syndiquer, de recourir à la grève, etc… ; des lois agraires tendant à l’expropriation des gros propriétaires au profit des communautés paysannes ; et, surtout, la convocation immédiate d’une Assemblée Constituante, élue sur la base d’une loi électorale démocratique. C’était, carrément, une invitation au suicide.

Il est à noter, toutefois, qu’en dépit de tout ce qu’il y avait de paradoxal dans la situation créée, l’action qui se préparait ainsi n’était, pour un esprit averti, qu’un aboutissement logique des tendances existantes, une synthèse naturelle des divers éléments en présence D’une part, l’idée de la démarche collective auprès du tsar, avec la pétition, ne fut au fond que l’expression très naturelle de la foi naïve des masses populaires en la bonne volonté du tsar (ce que nous avons appelé plus haut « la légende du tsar » ). Ainsi, les ouvriers qui, en Russie, ne rompaient jamais leurs liens plus ou moins étroits avec la campagne, reprirent un instant la tradition paysanne pour aller demander au « petit père » aide et protection. Profitant de l’occasion offerte et unique, soulevés par un élan spontané, irrésistible, ils cherchèrent, peut-être, surtout à mettre le doigt sur la plaie, à obtenir une précision palpable, une solution concrète, définitive. Tout en espérant, au fond de leurs âmes simples, obtenir un succès au moins partiel, ils voulaient surtout en avoir le cœur net. D’autre part, l’influence des partis révolutionnaires (forcés de se tenir à l’écart), pas assez puissante pour empêcher le mouvement ou — encore moins — pour le remplacer par un autre, plus révolutionnaire, s’avéra, néanmoins, suffisamment forte pour réussir à exercer sur Gapone une certaine pression indirecte et l’obliger de « révolutionnariser » son acte. Cet acte fut ainsi le produit bâtard, mais naturel, des forces contradictoires en action.

La conduite et la psychologie de Gapone lui-même, toutes paradoxales qu’elles puissent paraître, trouvent pourtant une explication facile. D’abord simple comédien, agent à la solde de la police, il fut, ensuite, de plus en plus entraîné par la formidable vague du mouvement populaire qui le poussait en avant. Il finit par en être emporté. Les événements le mirent, malgré lui, à la tête des foules dont il devenait l’idole. Esprit aventurier et romanesque, il dut se laisser bercer par une illusion. Percevant instinctivement l’importance historique des événements, il dut en faire une appréciation exagérée qui dépassa de beaucoup la réalité des choses. Il voyait déjà le pays entier en révolution, le trône en péril, et lui, Gapone, chef suprême du mouvement, idole du peuple, porté aux sommets de la gloire des siècles. De plus en plus fasciné par ce rêve (que les événements paraissaient de plus en plus justifier), il se donna finalement, corps et âme, au mouvement déclenché. Son rôle de policier ne l’intéressait plus. Il n’y pensait même pas, au cours de ces journées de fièvre, tout ébloui par les éclairs du formidable orage, tout absorbé par son rôle nouveau qui devait lui apparaître presque comme une mission divine. Telle était, très probablement, la psychologie de Gapone au début de janvier 1905. On peut donc supposer, avec forte raison, qu’à ce moment, et dans le sens indiqué, Gapone était sincère. Du moins telle fut l’impression personnelle de l’auteur de ces lignes qui fît la connaissance de Gapone quelques jours avant les événements et le vit à l’œuvre.

Même le phénomène le plus paradoxal parmi tant d’autres, — l’abstention du gouvernement et l’absence


de toute intervention policière au cours de ces journées de préparation fiévreuse, — s’explique aisément. Tout d’abord, la police ne put pénétrer dans la psychologie nouvelle de Gapone. Jusqu’au bout, elle garda confiance en son jeu. Et lorsque, enfin, elle s’aperçut du changement et du danger imminent, il était trop tard pour endiguer et arrêter les éléments déchaînés. D’abord quelque peu décontenancé, le gouvernement prit finalement le parti d’attendre le moment favorable pour écraser le mouvement d’un seul coup. Pour l’instant, ne recevant aucun ordre, la police ne bougeait pas. elle ne se montrait même pas. Ce fait incompréhensible, mystérieux, encouragea les masses, augmenta leurs espoirs.

La marche vers le Palais d’Hiver fut fixée au dimanche matin, le 9 janvier (vieux style). Les tout derniers jours, le 8 et le 9 surtout, furent consacrés principalement à la lecture publique de la pétition, au sein des sections. On procéda, à peu près partout, de la même façon. Au cours de la journée, mais surtout le soir, Gapone lui-même — ou un de ses amis — lisait, expliquait et commentait la pétition aux masses ouvrières qui remplissaient les locaux « par paquets », à tour de rôle. Aussitôt le local rempli, on en fermait la porte, on lisait la pétition, les assistants apposaient leurs signatures sur une feuille spéciale et évacuaient la salle. Celle-ci se remplissaient à nouveau par une foule qui attendait patiemment son tour dans la rue, et la cérémonie recommençait. Cela continuait ainsi, dans toutes les sections, jusqu’à minuit et au-delà.

Ce qui apporta une note tragique a ces derniers préparatifs, ce fut, chaque fois, l’appel suprême de l’orateur et le serment solennel, farouche, de la foule, en réponse à cet appel : « Camarades ouvriers, paysans et autres ! — disait à peu près l’orateur — Frères de misère ! Soyez tous fidèles à la cause générale et au rendez-vous. Dimanche matin, venez tous sur la place, devant le Palais d’Hiver. Toute défaillance de votre part serait une trahison envers notre cause qui est juste. Mais, venez calmes, pacifiques, dignes de l’heure solennelle qui sonne. Le père Gapone a déjà prévenu le tsar et lui a garanti, sous sa responsabilité personnelle, la sécurité absolue. Si vous vous permettez quelque acte déplacé, c’est le père Gapone qui en répondra D’ailleurs, vous avez entendu la pétition. Nous demandons des choses justes. Nous ne pouvons plus continuer cette existence misérable. Nous allons donc chez le tsar les bras ouverts, les cœurs remplis d’amour et d’espoir. Il n’a qu’à nous recevoir de même, et à prêter l’oreille à notre demande. Gapone lui-même lui remettra la pétition. Espérons, camarades, espérons, frères, que le tsar nous ouvrira ses bras, nous accueillera, nous écoutera, nous comprendra et fera suite à nos justes revendications. Mais si, mes frères, le tsar, au lieu de nous accueillir, au lieu de nous écouter, nous reçoit à coups de fusils et de sabres, s’il ne veut pas de nous, alors, mes frères, malheur à lui ! Alors, nous n’avons plus de tsar ! Alors, qu’ils soient maudits à jamais, lui et toute sa dynastie ! Jurez, vous tous, camarades, frères, simples citoyens, jurez qu’alors, vous n’oublierez jamais la trahison. Jurez qu’alors, vous chercherez à détruire le traître par tous les moyens… » Et l’assemblée tout entière, emportée par un élan extraordinaire, répondait en levant le bras : « Nous le jurons ! » Là où Gapone lui-même lisait la pétition, — et il la lut une fois dans toutes les sections, — il y ajoutait ; « Moi, prêtre, Georges Gapone, par la volonté de Dieu, je vous délie alors du serment prêté au tsar. Je bénis d’avance celui qui le détruira. Car alors, nous n’aurons plus de tsar ! (Blême d’émotion, il répétait deux, trois fois cette phrase devant l’auditoire silencieux et frémissant.) Jurez de me suivre, jurez-le sur la tête de vos enfants ! »… — « Oui, père, nous le jurons sur la tête de nos enfants », fut invariablement la réponse.