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nitive. Des mouvements contre-révolutionnaires importants prirent naissance, s’armèrent, se précisèrent et aboutirent à une guerre civile, qui dura jusqu’à la fin de l’année 1921. L’un de ces mouvements, dirigé par le Général Dénikine (1919), prit les dimensions d’un événement très dangereux pour le pouvoir bolcheviste. Partie des profondeurs de l’Ukraine, à l’extrême sud de la Russie, l’armée de Dénikine arriva, en été 1919, presque aux portes de Moscou. (Nous verrons plus bas de quelle façon ce danger imminent put être écarté). Très dangereux, également, fut le mouvement déclenché par le Général Wrangel, après celui de Dénikine, dans le Sud. Assez menaçant a été, ensuite, le mouvement de l’amiral Koltchak, dans l’Est. Les autres mouvements contre-révolutionnaires furent de moindre importance. Presque tous ces mouvements ont été en partie soutenus et alimentés par des interventions étrangères. En somme, c’est à partir de l’année 1922 seulement que le parti bolcheviste au pouvoir put se sentir définitivement maître de la situation et entreprendre l’œuvre qu’il a continuée depuis, jusqu’à nos jours.

Approchant de la fin de notre étude, venant de résumer la situation générale après la victoire définitive de la révolution bolcheviste, nous ne nous occuperons plus, dans la. dernière partie de notre exposé, de la suite chronologique des événements. Notre tâche sera maintenant de faire ressortir et d’analyser les faits saillants de lu période bolcheviste de la révolution russe, afin de pouvoir formuler nettement les appréciations et les conclusions imposées par cette analyse.

Précisons, avant tout, un fait qui n’est pas suffisamment connu. Fidèles à leurs principes, les anarchistes prirent une part très active, souvent décisive, à tous les mouvements de masses, à toutes les luttes que la révolution eut à soutenir contre la réaction. Dans les combats de Moscou, comme partout ailleurs, les anarchistes se battirent dans les premiers rangs et se sacrifièrent entièrement. J’insiste sur ce point, car très souvent, par ignorance ou par mauvaise foi, on reproche aux anarchistes russes de s’être bornés, pendant la révolution, à des discussions et de n’avoir rien fait.

Très original fut, dans la révolution russe, le sort de i’Assemblée Constituante. Comme déjà dit, les anarchistes étaient franchement opposés à la convocation de celle-ci. Les bolcheviks préférèrent faire semblant de la convoquer, décidés d’avance à la dissoudre au cas où sa majorité — chose possible dans l’ambiance générale du moment — ne serait pas bolcheviste. La Constituante lut donc convoquée en janvier 1918. Malgré les efforts du parti bolcheviste, au pouvoir depuis trois mois déjà, la majorité de l’Assemblée s’avéra anti-bolcheviste. Toutefois, et en dépit de l’inutilité flagrante de cette Assemblée, dont les travaux se poursuivaient dans une atmosphère d’indifférence générale, le gouvernement bolcheviste hésitait à la dissoudre. Il a fallu l’intervention presque fortuite d’un anarchiste pour que l’Assemblée Constituante fût dissoute. Le nom de cet anarchiste, un de nos meilleurs camarades (tué par la suite à son poste de chef d’un train blindé, en lutte contre les forces de Dénikine) — nom presque toujours faussé, même par les auteurs anarchistes, — est : Jélezniakoff (Anatole). Ce camarade, marin de Cronstadt, fut mis par le gouvernement bolcheviste à la tête du détachement de garde au siège de l’Assemblée. Depuis plusieurs jours déjà, les discours interminables, ennuyeux et stériles des leaders des partis politiques à l’Assemblée, — discours qui se prolongeaient tard dans la nuit, — fatiguaient et ennuyaient le corps de garde obligé, chaque fois, d’attendre la fin et de veiller. Une nuit, — les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche ayant quitté la séance après une déclaration menaçante, et les discours allant


leur petit train, Jélezniakoff, à la tête de son détachement, s’approcha du fauteuil présidentiel et dit : « Fermez la séance, s’il vous plaît, mes hommes sont fatigués. » Décontenancé, indigné, le président (V. Tchernoff, soc.-rév. de droite) protesta. Jélezniakoff répéta : « Je vous dis que le corps de garde est fatigué. Je vous prie de quitter la salle des séances. » L’Assemblée s’exécuta. Le Gouvernement bolcheviste profita de cet incident pour publier le lendemain le décret de dissolution de la Constituante.

Pour que le lecteur saisisse bien le vrai sens, la véritable portée de certains événements ultérieurs (entre autres, la durée, l’éventualité de succès, et l’échec final des mouvements contre-révolutionnaires), il faut que nous fassions maintenant un résumé de la situation, non plus du point de vue général, mais de celui des principes révolutionnaires et sociaux proclamés par la révolution, ainsi que de leur application pratique.

Au cours des crises et des faillites qui se suivirent jusqu’à la révolution d’octobre 1917, deux idées fondamentales — idées révolutionnaires allant loin au-delà du programme minimum socialiste et envisageant une véritable révolution sociale — se précisèrent dans les milieux révolutionnaires et aussi au sein des masses laborieuses.

L’une fut l’idée de construire, sur les ruines de l’État bourgeois, un nouvel « État ouvrier », de constituer un « gouvernement ouvrier et paysan », d’établir la « dictature du prolétariat ».

L’autre fut celle de modifier de fond en comble les bases économiques et sociales de la société sans avoir recours à un État, à un gouvernement, quels qu’ils soient, c’est-à-dire, d’atteindre les buts de la révolution sociale et de résoudre les problèmes de l’heure par un effort naturel et libre, économique et social, des travailleurs, au sein de leurs organisations, après avoir renversé le dernier gouvernement.

Afin de coordonner l’action des travailleurs, la première idée supposait la prise du pouvoir politique, l’installation d’un gouvernement dictatorial, et l’organisation d’un nouvel Etat « prolétarien ». L’autre idée prévoyait l’absence de toute organisation étatique, l’entente fédérative des organismes de classe (syndicats, coopératives, toutes sortes d’associations, etc…), la cohésion naturelle partant d’en bas, la centralisation non pas politique et étatiste, mais économique et technique, selon les besoins réels.

Les deux conceptions envisageaient, entr’autres choses, l’existence des soviets (conseils ouvriers), de même que celle de nombreuses autres organisations ouvrières, en tant que cellules de la société nouvelle. Mais, tandis que la première conception y voyait des cellules surtout politiques, la seconde y supposait des organismes économiques et sociaux.

La première idée fut exposée, propagée, défendue par le parti communiste étatiste (les bolcheviks). Fort bien organisés, de plus en plus nombreux, ayant à leur tête des intellectuels qualifiés ; disposant de toute une armée d’agitateurs, de propagandistes, d’écrivains ; ne reculant. devant aucun moyen, et sachant appliquer très habilement toutes les recettes de la démagogie, ce parti obtint auprès des masses, très rapidement, un succès de plus en plus accentué.

Quant à l’autre conception, elle ne put être défendue ou propagée que par un nombre très restreint de propagandistes libertaires.

Le courant populaire lui-même allait bien au-delà de la conception étatiste des bolcheviks. Les masses marchaient carrément vers la vraie révolution sociale. Mais, fasciné par le.s mots d’ordre enflammés et par l’activité vigoureuse des bolcheviks, entraînés par leurs promesses de résoudre, au moyen de leur « gouvernement de la dictature du prolétariat », les problèmes