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tion « socialiste », que fit faire Jaurès, dans une circonscription cévenole ! La condition essentielle que les grands juifs mirent à leur apport au « journal du prolétariat » fut que les Bernard Lazare n’y écriraient pas !… Ces messieurs en avaient assez de « se battre pour la justice ». Ils préféraient s’entendre avec les faussaires, les « trublions », les « traîneurs de sabre », et les évêques qui béniraient leurs chiens en attendant de les bénir eux-mêmes entre deux pogromes de misérables juifs. Et les choses continuèrent comme devant pour la Vérité et la Justice une fois de plus bafouées, pour les prolétaires une fois de plus bernés.

C’est à cette rhétorique jaurésiste qu’on dut ensuite les sinistres farces de la « démocratisation de l’armée » et de la « réforme des conseils de guerre » devenus « tribunaux militaires ». Ces conseils font plus de victimes que jamais, depuis leur suppression et celle de « Biribi », dans les colonnes des journaux de la « défense républicaine ». Les singes qui montrent la lanterne magique aux « dindons souverains » ont baptisé carpe-Painlevé la poularde-Millerand ; la « double-bouche » de Lebon s’est changée en « poucettes-humanitaires », et le tour a été joué. Les échos les plus douloureux peuvent venir de la terre d’Afrique ; personne ne les entend plus, puisqu’on vous dit qu’il n’y a plus de « Biribi » !… C’est encore à cette rhétorique qu’on doit une autre farce non moins sinistre, celle du « statut des Congrégations », donnant aujourd’hui à Tartufe et à Flamidien toute sécurité pour réencapuciner et remoraliser le pays, sous l’édifiante protection des politiciens laïques qui vont à la messe et envoient leurs enfants dans les écoles pieuses. On a vu les plus farouches libres-penseurs aller « du Diable à Dieu », et des « Vengeurs de Ferrer » promettre de défendre les mystères de la Vierge en recevant les insignes de l’immaculée Conception des mains des assassins de Ferrer.

Jaurès paya cruellement les conséquences de sa rhétorique quand il fut assassiné par ceux qu’elle avait amnistiés quinze ans auparavant. Son parti n’a pas pour cela cessé l’œuvre de capitulation opportuniste. Il l’a continuée durant la guerre de 1914 et il la continue encore plus énergiquement depuis, au nom de l’internationale Ouvrière dont il est de plus en plus séparé, comme le parti radical la continue au nom des « petits bourgeois », des « petites gens » qu’il abandonne à tous les escrocs des scandales capitalistes. Il les livre même, comme dernière ressource, depuis qu’il les a fait ratisser par les banquiers dans la récente conversion de la rente, aux consolations spirituelles que M. Bergson, le grand philosophe du régime, fait tomber sur leurs têtes des hauteur sorboniques, en disant : « le corps de l’homme agrandi par la science attend un supplément d’âme »… sans doute pour remplacer le « supplément » qu’il ne peut plus s’offrir au restaurant.

En marge des partis politiques, la Ligue des Droits de l’Homme, fondée à l’occasion de l’affaire Dreyfus pour la défense de la liberté et de la justice, est devenue totalement impuissante devant le flot d’iniquité, devant toutes les nouvelles affaires Dreyfus dont les dossiers font craquer ses cartons. Envahie elle aussi par les rhéteurs opportunistes et comptant parmi ses dirigeants tant d’hommes dont l’action publique est de faire échec à ses principes et à. son œuvre, que peut aujourd’hui cette Ligue ?

La rhétorique démocratique, particulièrement l’actuelle, a hérité de l’ancien régime le goût de cette « équivoque » que flétrissait Boileau. Elle invente tous les jours des mots nouveaux pour qu’on ne comprenne rien à ce qu’elle veut ou ne veut pas dire. (Voir Langue, Néologisme). Elle a fabriqué entre autres une rhétorique prolétarienne dans laquelle il est impossible de se reconnaître si l’on n’est pas un endormeur du prolétariat. Parmi les produits les plus récents de l’équi-


voque ainsi entretenue pour la confusion des esprits, on trouve des élucubrations comme celles-ci : « le chômage technologique » qui tend à démontrer que les causes du chômage sont dans la machine elle-même et non dans le mauvais usage, l’usage anti-social, qu’en font ses possédants ; les « avantages dispensiels » pour prouver aux gens qu’ils sont d’heureux mortels quand on les dépouille, au nom de la « défense républicaine », au profit des banquiers ; les « pactes initialés », merveilles diplomatiques qui permettent de dire qu’entre deux nations un traité existe quand il n’existe pas et qu’il n’existe pas quand il existe ; etc.

Proudhon constatait : « En fait de manifeste démocratique comme de programme ministériel et de discours de la couronne, l’essentiel est de parler et de ne rien dire. » On continue dans la démocratie opportuniste-radicale-socialiste comme au temps de Rome, en attendant de se réveiller un jour sous la botte d’un César.

A la rhétorique se rattachent tous les mots dérivés de logos (discours) : logographie (moyen d’écrire aussi vite qu’on parle), logogriphe (énigme, chose ou discours inintelligible), logomachie (querelle de mots), logaphile (bavard), logotechnie (science des mots), et enfin… logodiarrhée ou logorrhée qui indiquent l’incontinence verbale, un flux de paroles vides de sens ; c’est la véritable maladie des politiciens. Presque tous ces mots ont un sens péjoratif déduit de l’usage, le plus souvent malfaisant, de la rhétorique.

A la rhétorique, « art de bien dire », préférons l’art de bien faire… et de laisser dire. Le véritable orateur, celui qui fait un bon usage de la rhétorique, est celui qui agit bien en traduisant ses paroles en actions. Le rhéteur qui « finit par croire que la parole est le fait, et croit avoir agi quand il a fini de dire ». (A. Suarès), n’est qu’un insane bavard. Il est comme le cheval dont Jules Renard a dit dans ses Histoires Naturelles : « Il pète, pète, pète. » Or, ce n’est pas de pétarades que le monde a besoin, c’est de raison, de conscience et de volonté agissante. — Edouard Rothen.


RITUALISME n. m. (du radical rit ou rite). En un sens général, on englobe sous le nom de ritualisme tout ce qui concerne les rites, c’est-à-dire les formes et l’ordre prescrits dans les cérémonies religieuses ou même dans une cérémonie quelconque. C’est ainsi qu’on parlera de ritualisme brahmanique, catholique, maçonnique. En un sens très spécial, ce terme désigne un mouvement religieux qui se développa dans le royaume britannique vers le milieu du xixe siècle et qui constitue l’extrême droite de l’anglicanisme.

Le goût des rites était fort vif chez les anciens. En Égypte, non seulement, d’innombrables prescriptions réglaient les moindres détails du culte, mais dans la vie de chaque individu tout était prévu et fixé d’avance, de la naissance à la mort. Malgré sa toute-puissance, le pharaon lui-même subissait la tyrannie d’un cérémonial rigoureux, d’une étiquette minutieuse qui, du lever. au coucher, commandait tous ses actes. Audiences, promenades, bains, accouplement sexuel devaient se faire à heure fixe. Toute autre viande que celles du veau et de l’oie lui était interdite ; pour le vin, il était parcimonieusement rationné.

Au Japon, avant 1868, le mikado était soumis aux prescriptions d’un cérémonial aussi abrutissant que pompeux. Jamais ses pieds augustes ne devaient toucher la terre nue ; c’eût été un crime abominable de lui couper la barbe et les cheveux ; il s’abstenait de manger deux fois dans le même service. Successivement et en grande pompe, il épousait douze femmes de haute naissance ; toutefois, il pouvait, de plus, entasser un nombre indéfini de concubines dans le harem impérial. Le feu, qui ne respecte rien, ayant pris au palais en 1788, le mikado fut obligé de courir et, accident non moins grave, de manger pendant deux jours, du riz