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tre, dépassa les limites arbitraires du genre pour faire du roman, comme de la poésie, une vaste épopée humaine (Han d’Islande, Bug Jargal, Notre-Dame de Paris, les Misérables, les Travailleurs de la mer, l’Homme qui rit, Quatre-vingt-treize). V. Hugo inaugura en France le roman historique que Walter Scott illustra en Angleterre. Le roman donna aux faits de l’histoire la couleur des mœurs du passé mais, de moins en moins scrupuleux, dans le but d’aviver et de rehausser les tons, les romanciers prendraient avec les laits historiques des libertés de plus en plus glandes, au point que le roman historique ne serait plus que de l’histoire romancée. Avant de subir cette évolution fâcheuse, le roman historique compta de belles œuvres à côté de celles de V. Hugo, entre-autres Cinq Mars, d’A. de Vigny, la Chronique de Charles IX, de Mérimée ; les Chouans, de Balzac, etc. On peut aussi considérer comme des romans historiques, par leurs peintures des mœurs du temps passé et les cadres où elles se déroulent, la plupart des œuvres de Stendhal (le Rouge et le Noir, la Chartreuse de Parme, l’Abbesse de Castro), certaines de G. Sand Maupral, Consuelo), puis Salambo et Hérodias, de Flaubert, l’Agonie et Byzance, de Jean Lombard, qu’ont imités des contemporains moins scrupuleux dans l’exactitude de leur documentation. Entre temps, Alexandre Dumas élait. venu avec son armée de « nègres » qui se mirent à fouiller, à dépioter, à arranger l’histoire pour lui donner la première forme, la forme supérieure si l’on peut dire, de l’histoire romancée, car ses successeurs en feraient un des plus ineptes produits du roman-feuilleton. Si Dumas accommodait l’histoire, du moins le faisait-il en y intéressant le lecteur, en lui en donnant le goût et le désir de la mieux connaître. Aussi Dumas pouvait-il dire spirituellement que le roman faisait l’histoire moins ennuyeuse. Le succès lui donnai ! raison, et il était peut-être le seul, a dit un humoriste, qui n’avait pas lu les ouvrages parus sous son nom. Dans le même genre, Paul Féval (les Mystères de Londres, le Fils du Diable, le Bossu, etc.) semble avoir opéré lui-même ; aussi devint-il fou. Il avait eu cependant un secrétaire, E. Gaboriau, qui aggrava le genre en inventant le roman policier (l’Affaire Lerouge, le Crime d’Orciral, etc.).

Balzac établit le pont entre le romantisme et le naturalisme. S’il garda du romantisme une abondance touffue et une invention trop conventionnelle, souvent invraisemblable, il eut un don pénétrant d’observation et de reproduction réaliste qui lui ont fait présenter la société et les hommes de son temps avec une profonde vérité. G’est par ce réalisme que l’œuvre de Balzac demeure toujours vivante. Stendhal fut un observateur encore plus pénétrant, plus avisé, plus froidement scrutateur. Il usa dans le roman des méthodes analytiques de Taine et il y a, dans sa manière de sonder les individus, une sorte, de procédé freudien gênant, pour ceux chez oui la sincérité est la moindre des qualités. Il fut tenu pour cynique, Quand il fut compris, vers 1880, comme il l’avait lui-même annoncé, ce fut surtout pour servir de drapeau à des prospecteurs d’âmes aux intentions équivoques. Los dandys du décadentisme anarcho-patriolique, tel Maurice Barrés, les domestiques académisés de la faisanderie aristocratique, tel M. Paul Bourget, se prévalurent plus ou moins de Stendhal. Il eut été médiocrement flatté d’une telle descendance. Maurice Barrés (Sous l’œil des Barbares, Un homme libre, le Jardin de Bérénice, l’Ennemi des lois, le Roman de l’Energie nationale, etc.) a été, individuellement et socialement, l’esprit le plus faux de son temps. Son influence sur la prétendue. « élite » intellectuelle n’est que le produit du snobisme suscité et entretenu par les bénéficiaires des sophismes immoraux et meurtriers qui mènent de plus en plus le vieux monde vers une justicière culbute. Nous parlerons plus loin de M. Paul Bourget. Aujourd’hui, la progéniture des


repus de la guerre, pour qui la littérature est inférieure aux sports et à la noce, rêve d’action et de puissance avec certainement moins de scrupules qu’un Julien Sorel (le Rouge et le Noir).


Mérimée continua la transition entre le romantisme et le réalisme. Plus romantique de forme eu ce qu’il fut plus artiste que Balzac et Stendhal, et plus attaché à la formule de l’art pour l’art (voir Romantisme), il fut plus réaliste de fond par la vérité de ses personnages, Colomba et Carmen sont des types de femmes toujours vrais et pas seulement ceux d’une époque ; telles scènes populaires sont, dans la Chronique de Charles IX, comme dans la Jacquerie, d’un pittoresque aussi vivant que s’il eût été noté sur place,

La théorie de l’art pour l’art fut la chaîne qui lia Gustave Flaubert au romantisme. Plus romantique en cela que V. Hugo, qu’il accusait presque de démagogie parce qu’il avait écrit les Misérables, Flaubert n’admettait pas la « mission sociale » du poète. Il était, d’accord avec Th. Gautier contre les « utilitaires », et il avait horreur de « l’avocasserie », productrice de la blagologie politicienne. Ses préventions à ce sujet n’étaient que trop justifiées. Par contre, lorsqu’il reprochait à V. Hugo de « peindre faussement la société », il la connaissait encore moins que lui, et il écrivait avec une belle naïveté des choses comme ceci : « Où est la fabrique où l’on met à la porte une fille pour avoir un enfant ? ». Sa critique des Misérables descendait presque an niveau de celle d’E. de Mirecourt, sauf l’hypocrisie ; Flaubert était sincère, mais emporté par ses enthousiasmes d’artiste qui le faisaient « éclater d’intensité intellectuelle ». Il y a lieu d’ajouter, pour caractériser son romantisme, son goût de l’exotisme et celui de l’exceptionnel, de l’ignoble même dont il disait : « L’ignoble me plaît — c’est le snobisme d’en bas — quand il est vrai, il est aussi rare ; ï trouver que celui d’en haut ». Mais il était trop intelligent, trop sincère et trop droit pour prendre au sérieux le charlatanisme esthétique et sentimental dont tant de faux bonshommes tiraient leur fortune. Ses lettres à Mme Colet sont curieuses à ce sujet ; jamais un homme ne fut plus sincère avec les femmes. Il méprisait la vanité cabotine, car il avait le sentiment du « ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même », et il possédait « l’ironie philosophique » des grands et des forts, de Rabelais et de Montaigne. S’il haïssait le « bourgeois » pour sa sottise, il haïssait encore plus fortement le mauvais artiste, « le gredin qui côtoie toute sa. vie le beau sans y jamais débarquer et planter son drapeau ». Ce qu’il appelait sa « déplorable manie de l’analyse » qui l’épuisait, le faisait douter de tout, « même de son doute », joint à sa scrupuleuse franchise, devait amener Flaubert à dominer son enthousiasme, à faire abstraction de ses goûts personnels pour observer froidement, scientifiquement, la nature et les hommes et les montrer le plus objectivement et le plus exactement possible. De cette méthode et de sa rigoureuse continuité sortirent l’Education sentimentale et Madame Bossavy, modèles du roman naturaliste et chefs-d’œuvre du roman contemporain.

En même temps que Flaubert, un attardé, Fromentin, auteur de Dominique (1863), avait clos harmonieusement la carrière du roman romantique. Il avait, équilibré la passion et la raison dans une sereine atmosphère intellectuelle où l’exaltation est apaisée et le pessimisme sans amertume. Fromentin eut l’intelligence •le ne pas s’irriter contre un monde mal fait quand il comprit qu’il n’était pas un génie, et de se borner à exercer remarquablement des dons d’artiste qui en faisaient à la fois un peintre, un écrivain et un critique originaux, Plus sincèrement et plus véridiquement qu’A. de Musset, il aurait pu dire :