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était dominé par la sainte haine de l’injustice sociale ; elle entretenait en lui une douloureuse amertume et une ardente révolte, il les a exprimées avec force dans la trilogie de Jacques Vingtras : l’Enfant, le Bachelier, l’Insurgé, comme dans son œuvre de pamphlétaire journaliste.

Octave Mirbeau fut aussi un esprit vivement irrité contre l’injustice sociale. En marge de l’école de Médan, il apporta dans le naturalisme l’esprit individualiste-anarchiste d’une nature extrêmement sensible, en révolte contre cette injustice et contre la sottise cynique de ceux qui y président. Son œuvre, pleine d’ironie, de colère et en même temps d’humanité, est d’autant plus énergique, généreuse, émouvante, qu’il sentait avec plus d’acuité et ne voulait pas désespérer de trouver « la petite flamme de la bonté », même chez le plus corrompu des hommes. Encore plus que contre Zola et contre Anatole France, la confrérie des tartufes s’est acharnée contre lui, et elle continue contre son œuvre dans tous les milieux, même démocratiques pour ne pas dire surtout démocratiques, où l’indépendance de caractère et la générosité de cœur sont considérées comme des tares aristocratiques. Les fausses-couches de la critique dévouée à cette boueuse intellectualité n’ont pas désarmé contre Mirbeau, même après que la maladie l’eut livré sans défense à des « maquilleurs de cadavres » qui l’enterrèrent « patriotiquement », et laissèrent M. Gustave Hervé baver sur sa tombe au nom, dit-il, de « tous les révoltés, de tous les gueux, de tous les traîne-misère, de tous les parias, de tous les opprimés » !… Citons parmi les romans de Mirbeau, tous marqués de son talent profondément personnel : le Calvaire, l’Abbé Jules, Sébastien Roch, le Jardin des Supplices, le Journal d’une femme de chambre, Dingo, etc.).

On doit à des écrivains que Mirbeau influença particulièrement, et surtout à Ch.-L. Philippe, l’expression d’un sentimentalisme à la fois primitif et compliqué, qui s’exprima dans des histoires de simples êtres tout près de nous, et dont la vie et la pensée sont dépouillées des dernières conventions littéraires conservées par le naturalisme. C’est ainsi que Ch.-L. Philippe a écrit : Quatre histoires de pauvre amour, la Bonne Madeleine et la pauvre Marie, la Mère et l’Enfant, Bubu de Montparnasse, le Père Perdrix, Marie Donadieu, Croquignole. Citons dans ce groupe : Lucien Jean (Parmi les hommes) ; Léon Werth (la Maison Blanche, Clavel soldat, Clavel chez les majors, ces deux Clavel sont parmi les romans dits de la guerre les plus vrais et les plus sincères, Yvonne et Pijallet Pijallet danse, etc.) ; Marguerite Audoux (Marie-Claire).

L’école naturaliste eut une queue dans « l’école naturiste » dont l’avortement est un épisode caractéristique du naufrage opportuniste des « intellectuels » dreyfusards. Adolphe Retté (la Seule nuit, Mémoires de Diogène, etc.), venant de l’anarcho-symbolisme, s’y arrêta quelque temps dans son voyage du Diable à Dieu. Jean Viollis en fut le meilleur romancier (Monsieur le Principal, la Flûte d’un sou, Bonne fille, etc.) quoiqu’aient insinué les boueux de la critique que sa dignité offensait. Après lui Eugène Montfort (la Chanson de Naples, Cécile la Belle enfant, César Casteldor, etc.) fait tenir à l’école naturiste une place honorable dans le roman naturaliste. Un autre appendice du naturalisme est le « populisme ». Espérons qu’il sera la dernière formule littéraire dressée entre les hommes et la vie.

Le roman a pris un tel développement au xixe siècle et les écrivains qui l’ont plus ou moins illustré lui ont apporté des conceptions et donné des aspects si divers, qu’il est impossible, sans arbitraire, de classer tous ces écrivain dans un groupe déterminé. On ne peut qu’indiquer des rapports plus-ou moins vagues pour le plus grand nombre d’entre eux.

Dans la première moitié du siècle, Charles de Bernard (la Femme de quarante ans, Gerfaut, l’innocence d’un


forçat, etc.), fut d’esprit et de formes balzaciens. Jules Sandeau (Mademoiselle de la Seiglière, Madeleine, Jean de Thommeray, etc.), d’abord collaborateur de George Sand qui lui prit la moitié de son nom, s’en sépara. Sa distinction académique ne pouvait s’accommoder de l’exubérance romantique de sa compagne. Emile Souvestre (les Derniers Bretons, Un Philosophe sous les toits, etc.), bon peintre des mœurs bretonnes, fut un romancier moral. Pontmartin, pamphlétaire légitimiste, fit des romans « distingués », sans plus (Mémoires d’un notaire, le Fond de la coupe, Entre chien et loup, etc.). Paul de Kock apporta, dès 1813, une verve gaiement réaliste avec l’Enfant de ma femme. Pendant cinquante ans, il alimenta le feuilleton d’une littérature innombrable, amusante, d’un esprit satirique et piquant, et qui est injustement dédaignée aujourd’hui. Champfleury, qui publia en 1847 Chien-Caillou, fut appelé le « chef de l’école réaliste ». Il recherchait la réalité, disait-il, avec l’ardeur d’un bûcheron. Il en a plutôt fait un système. Ce fut sa seule gloire car ses nombreux romans sont bien oubliés. Enfin, dans ce premier demi-siècle, Claude Tillier mérite une place à part. Il y apporta une fraîcheur de pensée et un esprit satirique tout populaires qui donnèrent, à Mon Oncle Benjamin et à Belle Plante et Cornélius une éternelle jeunesse.

Après 1850, Henry Murger (Scènes de la vie de Bohème, le Pays latin, etc.) mit du réalisme dans un romantisme débraillé tant par le style que par les mœurs. Personne n’écrivit plus mal que lui. Sa bohème, toute de convention, ne visait qu’à épater le bourgeois pour arriver, si possible, à épouser sa fille et ses écus et faire alors du rapin crasseux, du littérateur hyperbolique, un homme « comme il faut », marguillier de sa paroisse, « maire et père de famille », comme a dit Verlaine. Ce type de bohème a été de tout temps. Il foisonne dans cette cour des miracles qu’on appelle « l’aristocratie républicaine », parmi tant de « pistons de la machine » à qui le bonneteau politicien permit de donner congé à l’anarchie, consolatrice des purotins. Mimi Pinson, dont les chansons entretinrent « l’héroïsme de l’arrière » dé 1914 à 1918, et la Muse de G. Charpentier, que couronna l’institut, sont des enfants de Murger. De la bohème de 1850, plus célèbre par son impécuniosité que par son talent, il faut nettement dégager Gérard de Nerval qui prouva sa sincérité par sa mort, et son talent par une œuvre de véritable artiste et d’écrivain supérieur. Dans le roman, il a écrit : le Rêve et la vie, les Filles de feu, la Bohème galante, etc. qui sont du meilleur impressionnisme romantique.

Ernest Feydeau (Fanny, le Secret du bonheur, la Comtesse de Chalis, etc.) fut un précurseur du naturalisme. Par contre, Octave Feuillet (le Roman d’un jeune homme pauvre, Julie de Trécœur, Monsieur de Camors, etc.) donna le ton de l’idéalisme sirupeux pour les familles bien pensantes. Cependant il les bouscula quelque peu pour l’immoralité de leurs mœurs. Victor Cherbuliez (le Comte Kostia, etc.) écrivit dans le même genre mondain avec quelque excentricité philosophique. Georges Ohnet (les Batailles de la vie) le continua avec des frissons héroïques, en opposant les classes aristocratique et bourgeoise, mais de façon à ce qu’elles s’entendissent toujours sur la question d’argent, et l’on arriva ainsi, dans le bocage fleuri de l’idyllisme bourgeois, à Mme de Coulevain qui croit que les vaches ont été créées pour qu’elle puisse mettre de la crème dans son café ! Les Léon de Tinseau et Zénaïde Fleuriot mirent le genre à la portée des humbles, lecteurs de l’Ouvrier et des Veillées des Chaumières, éblouis à l’idée que leurs maîtres avaient tant de vertus. André Theuriet ajouta à cet éblouissement le goût des mœurs rustiques. Ces mœurs furent d’un tout autre ton chez Eugène Le Roy (Jacquou le Croquant, le Moulin de Frau, Mademoiselle de la Ralphie, etc.), écrivain autrement