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dividu à une introspection de plus en plus maladive, à une panique du « conscient » devant l’envahissement de « l’inconscient » à une obnubilation progressive du sens de l’humain et du collectif pour ne considérer que le « moi » et arriver à « l’état d’âme » du « héros » romantique, de l’individu centre du monde, désespéré de ne pouvoir résoudre les « énigmes de l’univers » et commander à leurs phénomènes. On maudissait la vie, la « cuisine ignoble et fade » des basses réalités qu’elle imposait à des êtres épris d’idéal. Pour rien au monde, un Chateaubriand, comblé de tous les dons, n’aurait voulu se déclarer heureux ; il se serait cru déshonoré s’il eût fait paraître une âme sereine. Le « volcanisme » grondait dans toutes les poitrines. On rugissait : « Enfer et damnation ! » On eût voulu cracher du feu, lancer des éclairs et copuler avec le diable, comme, dans l’opéra de Meyerbeer.

Aussi, le premier décor romantique ne suflil-il plus, bientôt, à l’imagination, même en y ajoutant les Alpes vues à distance, des rives du Léman où le snobisme faisait accourir les admirateurs de la Nouvelle Héloïse. On y ajouta toute la fantasmagorie moyenâgeuse, d’une part. D’autre part, l’exotisme apporta un décor et une forme de sensibilité nouveaux, l’engouement pour les paysages des îles lointaines, des pampas américaines, et pour le sauvage dont les qualités primitives étaient perdues pour le civilisé. C’est Lahontan qui semble avoir fourni, dans ses Dialogues rapportés d’Amérique et publiés au commencement du xviiie siècle, le type du « sauvage de bons sens ». Il a incontestablement inspiré l’exotisme de Marmontel, de B. de Saint-Pierre et de toute une série de romans, les Azakia et les Cetario qui affadirent jusqu’à l’écœurement les images du « bon sauvage » aimant, fidèle, chevaleresque et pacifique. Chateaubriand lui-même a pris dans Lahontan son personnage d’Adario des Natchez. Il est non moins incontestable que l’œuvre de Lahontan contient la substance de tout ce qu’écrivirent sur les rapports de l’homme et de la nature en conflit avec la civilisation, Rousseau, Voltaire, Diderot, Mably, etc. L’exotisme produirait le goût de l’orientalisme qui serait le dada des romantiques de 1830. Plus exact que l’exotisme, l’orientalisme serait enrichi par l’observation directe que rapporteraient de leurs voyages Musset, G. Sand, Mérimée, Th. Gautier, Gérard de Nerval, Flaubert, pour arriver ensuite à la vérité psychologique et documentaire des romans de Mme Judith Gautier sur l’Extrême-Orient.

En fait, les pré-romantiques, et après eux les romantiques. ne furent que très peu des « hommes de la nature ». Leurs impressions furent plus imaginées que réelles. Ils ne demandèrent à la. nature qu’un brillant décor pour leur virtuosité sentimentale. L’exotisme et l’orientalisme abondèrent en clichés. Il faudrait attendre le naturalisme pour qu’on aimât et qu’on étudiât réellement la nature. Jusque là, il n’y eut guère qu’un Rousseau pour y transporter ses « rêveries d’un promeneur solitaire », un Senancour pour entretenir sa mélancolie dans « la permanence silencieuse des cimes », un Walter Scott pour en décrire la vraie poésie, et les poètes lakistes pour y puiser véritablement le réconfort de l’âme.

Si artificiel, et parfois si niais, qu’ait pu être le nouveau culte de la nature, il ne manquait pas d’avoir un motif profond dans le besoin de transformation sociale. En attendant les actes révolutionnaires, les esprits se nourrissaient d’un idéalisme de plus en plus exalté qui faisait monter la température romantique. Rousseau lui communiquait toute sa puissance explosive en niant la nécessité de la raison dans la direction des mobiles humains et en remettant cette direction à la seule loi du sentiment, guide infaillible par lequel le cœur devait commander le cerveau. C’était le renversement total de la métaphysique sociale du vieux monde. C’était l’anarchisme auquel il ne manquait que de faire une place à


la raison afin d’équilibrer les facultés du cœur et du cerveau, du sentiment et de l’esprit, pour le rendre capable d’enfanter un monde nouveau où l’homme serait véritablement « la conscience de la nature ». Cette exaltation de l’homme dans la nature tendait à établir l’égalité entre les individus et non à susciter l’individualisme orgueilleux, bouffi de mégalomanie toujours insatisfaite que le romantisme produirait.

Aussi, y a-t-il un abîme entre un Rousseau et un Chateaubriand. L’un représente l’optimisme pré-romantique faisant confiance à la bonté foncière de l’homme. L’autre est l’image du pessimisme romantique ayant décidé que tout est mauvais dans la vie et aboutissant au suicide. L’un rêvait de liberté, d’égalité, de fraternité ; l’autre, dévoré d’aristocratisme s’abandonnerait au culte de la force. Ce fut Chateaubriand qui créa le héros romantique, le cabotin parfois génial, niais le plus souvent sot, ridicule et malfaisant, celui dont Sucy disait, à propos de Bonaparte : « Je ne lui connais pas de point d’arrêt autre que le trône ou l’échafaud ». Si le pré-romantisme avait entretenu le « mal du siècle », l’ennui, la lassitude de vivre, on doit au romantisme, depuis Chateaubriand, le besoin de « paraître ». (Voir ce mot.) C’est à l’auteur de René qu’on doit le type du dominateur, du dictateur, de « l’homme d’exception dont les défauts sont plus beaux que les vertus des autres, les misères plus délicieuses que tous les bonheurs de ceux qui ne sont pas lui. C’est lui (Chateaubriand) qui a donné aux romantiques ce goût tenace d’occuper le monde d’eux-mêmes, l’illusion d’être le centre de l’univers. » (Daniel Mornet.) Napoléon pouvait venir ; Chateaubriand préparait la drogue littéraire, le sortilège qui érigerait le bandit en héros.

Grâce à Napoléon, le romantisme a inauguré le « beau » dans le crime de la guerre. C’est ce Napoléon qui disait, devant le champ de bataille de La Moskowa où 90.000 hommes étaient morts ou blessés, devant ce charnier où râlaient les mourants dans le sang, la boue et la puanteur : « Je ne le croyais pas si beau !… » C’est cette sorte de romantisme que M. Robert de Fiers, académicien du Figaro, magnifiait quand il écrivait : « Le sommet de l’idéal romantique ne doit-il pas être placé à l’instant où celui qui avait dominé le inonde mourut sur le rocher de Sainte-Hélène ? » C’est pour cela qu’on est toujours romantiquement « fier d’être Français quand on regarde la colonne » !… Napoléon n’en fut pas moins — lui aussi — un romantique sentimental. Ugolin ne pleurait-il pas quand il dévorait ses enfants ? Comme tous ses contemporains, Bonaparte, avant d’être Napoléon, s’était « livré aux désirs et aux palpitations de son cœur sur des bancs argentés par l’astre des amours ». Il a raconté cela dans un simili-roman intitulé Clisson et Eugénie où l’on peut lire encore ceci : « Il est d’autres sentiments que celui de la guerre, d’autres penchants que la destruction. Le talent de nourrir les hommes, de les élever, de les rendre heureux, vaut bien celui de les détruire ». Le sinistre cabotin n’avait pas encore découvert la « beauté » des champs de bataille.

L’abîme n’est pas moins grand entre le spiritualisme d’un Rousseau, adorateur de l’Etre Suprême, du Grand Architecte, du Grand Horloger qui a fait le monde et accroché le balancier des harmonies de la nature, et celui d’un Chateaubriand, restaurateur du catholicisme. Certes, la théorie des harmonies était bien puériles, surtout vue dans des ouvrages comme les Études de la nature, de B. de Saint-Pierre. La divinité qui y présidait n’était pas très subversive et Voltaire l’amendait encore en disant : « Il faut une religion pour le peuple ». Mirabeau ajouterait : « Dieu est. aussi nécessaire au peuple français que la liberté », et Robespierre dresserait le culte de l’Etre Suprême contre les athées anarchistes et communistes voulant que la nature fût bonne pour tous les hommes. Les étrangleurs de la Révolution