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robes à paniers et madrigalisant suivant la mode des cours. Il ne s’agissait pas encore de tomber dans le ridicule qui consisterait, au nom de la liberté dans l’art, à déclarer mauvais tout ce qui était classique, de maudire Racine au nom de Shakespeare et de remplacer l’affectation préieuse par l’affectation du vulgaire ; mais il s’agissait de faire d’Oreste un Grec et non un marquis de Mascarille ou un petit abbé, et de Camille une Romaine et non une Montespan ou une Maintenon. Dès 1750, Garrick et une troupe de comédiens anglais vinrent à Paris jouer des pièces de Shakespeare, le « barbare », comme l’appelait Voltaire resté littérairement classique. On ne le siffla pas, comme firent en 1822 les imbéciles protestataires contre l’art étranger, au nom de « l’honneur national » !… Au contraire. En 1750, si on ne comprit pas Shakespeare, on l’applaudit, ou le traduisit, plutôt mal, il est vrai, et le roi souscrivit pour l’édition de la traduction de Letourneur.

Le romantisme anglais redécouvrit les vieux poètes Chaucer et Spenser, et la littérature du temps d’Elisabeth. Il retrouva les vieilles ballades d’avant la domination anglo-saxonne, que peuplaient les lutins et les fées des forêts mystérieuses et des lacs ténébreux. Les poètes des lacs, appelés lakistes, ouvrirent la voie à Byron et à Walter Scott. L’influence de la poésie romantique anglaise fut très grande. Elle est la plus lyrique du romantisme. Non seulement la personnalité de l’auteur y domine ainsi que l’émotion et la passion, l’imagination et le sentiment, mais elle est le retour à « la spontanéité naïve des âmes simples, aux grands instincts de l’humanité, que la vie mondaine et sociale n’a réussi qu’à voiler, aux joies tranquilles et douces des humbles, à l’intérêt pour les petits parce qu’ils sont si naturellement humains ». (P. Berger : Les préromantiques anglais). Thomson (1700-1748), avait commencé l’évolution pré-romantique vers la nature avec ses Saisons (1730) qui furent traduites et répandues dans l’Europe entière, imitées en France par Saint Lambert (Les Saisons), Roucher (Les Mois), Delille (Les Géorgiques), et mises en musique par l’autrichien Jh. Haydn. Le même Thomson inaugura aussi la première forme romanesque, légendaire et allégorique dans son Château de L’Indolence où il imita Spenser. Avec Shenstone (1714-1763) et sa Maîtresse d’école, ce fut le romantisme pittoresque, fantaisiste et humoristique de la vie villageoise. Young (1681-1765), dans ses Nuits, fut le premier interprète anglais de cette mélancolie qui deviendrait le « mal du siècle ». Celui-ci, avant de conduire Werther au suicide dans la fiction littéraire, y entraîna, dans la réalité, le poète Chatterton (1752-1770), qui se tua à dix-sept ans, après avoir commencé une œuvre légendaire curieuse par ses archaïsmes. Son histoire douloureuse fournit à A. de Vigny le sujet de l’œuvre la plus sincère et la plus pathétique du théâtre romantique. La note caractéristique de la poésie anglaise de l’époque fut apportée par Gray (1716-1771), avec son Élégie dans un cimetière de campagne (1751), et ses autres poèmes où il mêla la poésie des légendes à la sienne propre. Blair et Collins le précédèrent ou le suivirent dans la même voie. Mais la trompette romantique sonna surtout sur le nom d’Ossian, sorte d’Homère irlandais dont de vagues poèmes étaient demeurés depuis des siècles et dont l’œuvre prétendue fut brusquement révélée par Macpherson (1736-1796), sous le titre Fingal qui fut le monument de la perfection romantique jamais atteinte encore. Fingal, paru en 1762, fut répandu dans le monde entier, particulièrement en Allemagne, avec le nom d’Ossian et eut encore plus d’échos que les Nuits de Young. Le goût de l’archaïsme fut, après Chatterton, celui de Percy (1729-1811). Crabbe (1754-1832), fut plus réaliste et actuel. Son Village, paru en 1783, est une œuvre de révolte contre la société indifférente à la misère du peuple. Cowper (1731-1800), souffrant et sensible, fut d’un romantisme élégiaque et


d’un désespoir moins théâtral que celui de Byron. Burns (1759-1791), appelé le « Shakespeare de l’Ecosse », à la fois romantique et réaliste, fut le plus humain par l’expression autant que par le sentiment. Enfin, Rlake (1757-1827), « contempteur de la Raison » et « apôtre de l’Absurde », commença le vrai romantisme littéraire avec sa sensibilité et ses exagérations.

Le romantisme anglais trouva sa plus pure expression chez les poètes lakistes, Wordsworth et Coleridge, que la gloire de Byron a trop fait oublier. Wordsworth (1770-1850), possédé de bonne heure par un véritable amour de la nature et de la liberté, fut plein d’enthousiasme pour la Révolution Française, jusqu’au jour où, comme son compatriote Southey, il eut la douleur de la voir sombrer sous Bonaparte. Réfugié dans les montagnes, au bord des lacs de Cumberland et de Westmbreland, guéri des héros sinon des hommes, il retrouva son optimisme humain qui se renforça dans l’amitié de Coleridge. Celui-ci (1772-1834), autre esprit enthousiaste de liberté, avait rêvé de fonder avec Southey un « refuge pour la vertu » qui aurait été appelé la Pantisocratie (pouvoir égal de tous). Il vint vivre près de Wordsworth et ils firent ensemble les Ballades lyriques, publiées en 1798. Autour d’eux se forma toute une société littéraire qui fut celle des lakistes, à laquelle appartinrent Walter Scott et Thomas de Quincey. Personne n’a montré mieux qu’eux combien la beauté est faite d’harmonie entre, la nature et l’humain. Shelley (1792-1882), a été plus près d’eux que Byron.

Byron (1788-1822), fut le protagoniste le plus lyrique de l’héroïsme romantique, avec ses inquiétudes, ses aspirations idéales, ses élans fougueux, tout cela emporté, chaotique, sans équilibre de pensée et sans mesure. Il ne contribua pas peu à faire perdre la tête aux « Jeune France ». Une autre influence anglaise, bien moins heureuse, parce qu’elle n’eut pas l’excuse du génie, fut celle du roman qu’on a appelé « frénétique » et « noir », mélodramatique et fantastique, plein de récits de séductions, d’enlèvements, de substitutions d’enfants, de viols, de meurtres, d’emprisonnements, auxquels le satanisme, l’hypocrisie familiale et les vices ecclésiastiques apportèrent généralement leur mystère et leur horreur. Il se développa à côté des excentricités rabelaisiennes de Sterne (1713-1768), auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental. Bien avant Walpole (1717-1797), auteur halluciné du Château d’Otrante (1767), qui est considéré comme le père du genre, Richardson (1689-1761), l’avait inauguré dans sa Clarisse Harlowe (1749), qui rencontra partout un succès inouï et ouvrit la voie d’une littérature de plus en plus indigne aux faiseurs du roman populaire. On doit à Richardson le type de Lovelace, sorte de Don Juan bourgeois. Lovelace a eu une postérité variée et monstrueuse. Lewis en a fait le personnage d’Ambrosio dans son roman Le Moine, un des plus célèbres du romantisme anglais, paru en 1897. Par Walpole et Beckford (1759-1844), celui-ci auteur de Vathek, le genre passa à Anna Radcliffe (1764-1823), auteur de la Forêt de l’abbaye de Sainte-Claire, des Mystères du château d’Udolphe, du Confessionnal des pénitents noirs, où la folie religieuse et les formes les plus imprévues du sadisme moinillant se livrent aux plus furieuses sarabandes. Il fut continué par Maturin (1782-1824), avec son Melmoth, mistress Shelley (1797-1851), avec son Frankenstein, Lewis (1775-1818), avec Le Moine, et aboutit à Waller Scott (1771-1832), dont le talent de romancier est éclairé par un sentiment de la nature encore plus vrai que celui de Rousseau.

En France, en dehors de quelques spécimen spéciaux et mal connus, le roman frénétique sombra dans le moralisme ancilliaire de Ducray-Duminil, corrigé par la polissonnerie égrillarde de Pigault-Lebrun et mis