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PAS
1975


jours souffrir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite dans les siècles des siècles, jusqu’à ce que notre planète s’écaille en pièces et en morceaux ». Comme les bouddhistes, Schopenhauer recommande, non le suicide, mais la pitié pour autrui et la destruction de l’égoïsme. La volonté individuelle doit disparaître. « Alors se produit l’euthanasie de la volonté (sa béatitude dans la mort) ; cet état de parfaite indifférence, où sujet pensant et objet pensé disparaissent, où il n’y a plus ni volonté, ni représentation, ni monde. » Parce qu’il est mieux adapté à la mentalité occidentale, le christianisme conseille l’effort et, l’action. Néanmoins, c’est à procurer des moments de paix totale dans la passivité que tendent ses pratiques de dévotion. Grâce à la quiétude mystique, l’esprit, oublieux de ses instincts et de ses désirs, éprouve une détente momentanée. On connaît l’épisode de l’Évangile où Marthe, qui s’empressait aux soins du ménage, se plaint à Jésus que sa sœur Marie ne l’aide pas et la laisse servir seule. Elle s’attire cette sèche réponse : « Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas ôtée ». Au dire de tous les commentateurs catholiques, cette phrase signifie que la vie spéculative est supérieure à la vie active. Doctrine consacrée par l’Église, du moins en théorie. Parce qu’il faisait prédominer les Œuvres sur les vertus passives, l’américanisme, un mouvement propagé aux États-Unis par le père Isaac Hecker et l’archevêque Ireland, fut condamné par Léon XIII, en 1899. Quand il oppose l’Idéal chrétien el l’Idéal de passivité des orientaux, Henri Massis montre son ignorance en matière de théologie. Mais il est indubitable qu’en pratique les dignitaires ecclésiastiques préfèrent l’homme riche en dollars à l’homme pourvu seulement de divines bénédictions. Les fructueuses intrigues les intéressent beaucoup plus que les dévotes méditations. Grâce à une merveilleuse collection de sophismes et de dogmes contradictoires, tout ensemble ils prêchent la résignation au peuple et attisent la cupidité des grands. Nous méprisons la duplicité des prêtres ; nous ne pouvons admettre l’idéal des orientaux. Sans doute il est indispensable à l’homme de connaitre périodiquement le relâchement et la paix, surtout lorsque l’allure de l’existence est trop rapide, les problèmes à résoudre trop compliqués. Même après la besogne d’une journée ordinaire, un répit s’impose ; la nature y pourvoit par le sommeil de la nuit. L’homme a inventé d’autres réconforts, et qui sont parfois dangereux, contre les soucis et les tracas : jeux, excitants, narcotiques, etc. Mais, pour nous, les heures de repos ne sauraient être qu’une condition, un prélude de l’action positive ; elles constituent seulement une phase préparatoire, un moyen, non une fin en soi. C’est la plénitude de l’existence individuelle, le libre développement des virtualités du moi que nous voulons ; sans doute, chacun doit tenir compte de la présence d’autres hommes, ses frères, mais il n’a pas à s’absorber dans un tout impersonnel. Nous sommes pour l’action, contre la passivité, du moins tant qu’il est utile de réagir et de lutter. A notre avis, l’action est la suite naturelle du rêve. « Dans le concept qui ne s’extériorise pas, il y a quelque chose d’inachevé, d’incomplet. Nous aimons croire que nos rêves ne seront pas toujours utopiques ; et la suprême griserie pour une volonté forte, c’est d’assister à leur réalisation. » (Vers l’Inaccessible). On objecte que l’activité n’aboutit qu’au progrès mécanique, incapable de nous procurer le bonheur ; et l’on ajoute que nos pères étaient plus gais que nous, qu’ils ne vivaient ni moins bien, ni moins longtemps, que les injustices ne sont pas devenues moins nombreuses et les rapports sociaux plus faciles. De purs sophismes, mais que les partisans du statu quo répètent avec une persévérance et une audace qui les font admettre comme d’incontestables vérités. L’homme a perfectionné ses machines au point de modifier complètement les conditions économiques ;


malheureusement le progrès moral n’a pas fait le bond requis pour se mettre à l’unisson du progrès scientifique. Nous l’admettons ; toutefois, nous avons l’espérance, la certitude même que des transformations s’opèreront dans l’ordre moral, si l’on ne décourage pas ceux qui s’efforcent de les provoquer. Le fruit du travail doit être réparti avec équité ; c’est à accroître le bien-être de tous, non à favoriser le luxe de quelques potentats, qu’il faut employer les procédés nouveaux de l’industrie. En dispensant d’actions pénibles, le machinisme pourrait permettre de réduire singulièrement la durée du travail quotidien. Au lieu de multiplier les engins de mort, la science parviendra à diminuer la somme des maux qui nous affligent, quand elle le voudra. Guerre, Capitalisme, État sont d’artificielles institutions humaines ; elles cesseront d’écraser les peuples, dès que ces derniers refuseront d’obéir servilement. Le triomphe des maîtres est fait de la passivité des esclaves. Tendre la joue gauche, si l’on vous frappe sur la joue droite, comme le conseille l’Évangile, c’est abdiquer au profit des violents, c’est confondre la sottise avec la bonté. Gandhi a soupçonné les laideurs que recouvre parfois la non-violence. « Je crois, en vérité, a--t-il écrit, que s’il fallait absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence… Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence : Pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure du soldat. Mais s’abstenir n’est pardonner que s’il y a possibilité de punir ; l’abstention n’a aucun sens si elle provient de l’impuissance. On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu’elle se laisse croquer par lui. » Nous admettons sans peine que, chez Gandhi et chez nombre de ses partisans, la non-violence n’est pas la lâcheté. Celui qui refuse d’obéir, au risque d’être condamné par les tribunaux, est un brave. Ce n’est pas un être passif et sans individualité, c’est un homme énergique et fort. En tant qu’elle implique désobéissance aux ordres des autorités britanniques, j’approuve donc la méthode de non-coopération. Mais, pour le reste, elle ne m’enthousiasme nullement. Peut-être Gandhi ne pouvait-il, en pratique, adopter une autre attitude, la mentalité des hindous étant corrompue par des croyances religieuses très néfastes, quoi qu’en disent les admirateurs de l’Orient. N’a-t-il pas déclaré qu’il préférait la forme violente du sinn-féinisme à cette passivité résignée que représente, par exemple, la non-résistance au mal de Tolstoï. Il a raison de placer le droit au-dessus de la force ; et lui du moins prêche la résistance au mal. Mais pourquoi qualifier violence, et dans le mauvais sens du mot, le fait de résister par la force à un injuste agresseur ? Comment estimer coupable celui qui refuse de se laisser tuer bêtement par un policier ou un militaire ? Sa vie ne vaut-elle pas la vie de celui qui l’attaque, au nom d’autorités tyranniques ? Gandhi ne parvient pas à ébranler, par des arguments rationnels, le droit de légitime défense, qui permet à chacun de s’opposer, même par la force, aux entreprises d’un assassin. Pas plus que la nature, pas plus que la science, la force n’est, en elle-même, ni morale, ni immorale ; au service d’une mauvaise cause elle devient condamnable ; elle est bonne si on l’utilise, sans léser les droits de quiconque, pour réaliser un idéal généreux. Mais, parce qu’il n’a rien renié des croyances de ses pères, parce qu’il veut rester un « bon hindou » du point de vue religieux, le Mahàtma ne parvient pas à formuler une doctrine applicable hors de sa région. Louons-le d’avoir puissamment contribué au réveil de l’Inde ; reconnaissons que sa tâche était dure et qu’il devait compter avec d’antiques et puissants préjugés ; ne prenons ses idées ni pour le dernier mot de la sagesse, ni pour l’expression définitive de l’idéal humanitaire. Avec ses intouchables, ses parias, son régime des castes, l’Inde ne saurait servir de modèle aux peu-