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voici ce qui dépasse tout en horreur significative de la psychose créée chez l’individu et dans la foule par l’exhibitionnisme sportif. C’est le récit de la mort d’une « ondine », une « championne » de natation, dont voici l’essentiel pris dans un article de l’Œuvre (29 août 1933). Ruthlitzig, âgée de dix-neuf ans, avait entrepris de « battre le record du monde » de natation. Il lui fallait rester plus de 79 heures dans l’eau, sans interruption. Pendant trois jours et trois nuits, elle persista. Des gens, dans des embarcations, lui faisaient passer des nourritures, ils chantaient pour la tenir éveillée. Cela ne suffisant pas, on se mit à frapper l’eau à coup de rames à côté d’elle, des « hauts-parleurs » hurlaient, les spectateurs tiraient des coups de revolver et jetaient des grenades à main, des faisceaux de lumière étaient projetés sur le visage de la nageuse pour l’empêcher de fermer les yeux. Après 70 heures, complètement épuisée, elle voulut s’arrêter et sortir de l’eau. Sa mère, qui avait jusque-là paradé dans une loge, lui commanda de continuer en lui disant : « Nous sommes fiers de toi, Ruth. Le mois prochain, nous allons te faire traverser la Manche ! » Ruth n’entendit pas ; elle coula à pic et vingt mille personnes la conduisirent, deux jours après, au cimetière… Que dire de cette « championne », de cette mère et des spectateurs ? — Corneille lui-même n’aurait jamais trouvé ça.

C’est avec cette sorte de mystique qu’on a abouti à 1914, et « régénéré » le monde en faisant 10 millions de morts, 30 millions de mutilés, 5 millions de veuves, 10 millions d’orphelins, et préparé un siècle de misère et de haine. C’est avec cette mystique que l’on veut arriver encore à la « prochaine », la « régénération » n’étant, paraît-il, pas suffisante. Et cette mystique a tellement empoisonné les cerveaux qu’on lui trouve même des qualités révolutionnaires !… Eh bien, non ! Nous refusons de croire à une révolution pour laquelle l’exhibitionnisme sportif est une préparation utile. On ne fait pas plus de combattants révolutionnaires avec cet exhibitionnisme qu’on n’en fait avec les jeux du cirque. L’homme qui est devenu assez peu capable de penser et de réfléchir pour prendre du plaisir, ne pas avoir d’écœurement aux lamentables « virées » du « Bol d’Or », des « Six jours », du « Tour de France », du « Marathon de la danse », aux brutalités de la piste, à la sauvagerie du « football-rugby », du « pancrace », du « catch as catch can » et à la barbarie de la « corrida », cet homme-là est mûr pour faire une parfaite brute de caserne, un « nettoyeur de tranchées » supérieur, un patriote ombrageux et xénophobe, un défenseur de « l’Ordre » : il ne fera jamais un soldat de la révolution. Les gouvernants, les patrons, les curés savent ce qu’ils font lorsqu’ils encouragent l’exhibitionnisme sportif qui empêche de penser. Ce n’est pas pour la révolution qu’ils travaillent, pas même pour cette liberté républicaine, cette entente du travail et du capital, cette fraternité chrétienne dont ils alimentent toujours leur blagologie. C’est uniquement pour faire de bons troupeaux d’ilotes, d’esclaves suffisamment « rationalisés » pour marcher sans conscience aux urnes, à l’usine, aux champs de batailles et, — suprême espoir de la justice bafouée s’il ne peut plus en être d’autre pour elle, — à la crevaison de l’humanité !…


Le Cinéma. — La cinématographie, dont le nom a été fabriqué des mots grecs kiné ou kinéma (mouvement), et graphein (écriture), est, au sens littéral, l’écriture du mouvement. Le cinématographe est un appareil permettant de projeter sur un écran des images animées.

Le principe de l’invention du cinématographe est dans la persistance pendant un certain temps, sur la rétine, d’images se succédant rapidement, donnant ainsi une vision sans interruption et l’impression d’un mou-


vement réel. Ce principe de physique physiologique avait été observé déjà dans l’antiquité, puis par Léonard de Vinci, Newton, l’abbé Nollet ; mais il ne trouva ses premières applications mécaniques qu’au XIXe siècle, dans le zootrope de Plateau puis, dans le praxinoscope de Raynaud et les perfectionnements de Marey et Démeny. La véritable invention du cinématographe fut d’abord dans l’appareil d’Édison qui trouva la bande pelliculaire pouvant reproduire des mouvements d’une certaine durée, et surtout dans celui des frères Lumière qui permit de projeter sur l’écran les images fixées sur la pellicule ou film, en anglais. Du mot film adopté en France, on a fait filmer pour dire qu’on compose un film. On a dit aussi tourner un film, du geste de l’opérateur qui enroule le film pendant la prise de vue. En 1895, les frères Lumière firent les premières projections de film et le premier spectacle cinématographique fut donné le 28 décembre de la même année dans le sous-sol du Grand Café, au boulevard des Capucines, à Paris. De ce sous-sol, le cinéma se répandit dans le monde entier.

Nous ne nous occuperons pas ici de la technique de la cinématographie, mais seulement de son application comme spectacle. Nous constaterons cependant que, malgré tous les contre-sens et les vices de cette application, elle est une des plus grandes et plus belles découvertes du XIXe siècle, une des plus fécondes comme moyen d’observation et de réalisation scientifiques et, par conséquent, un des instruments de progrès dont le génie humain a le plus le droit de s’enorgueillir. Notre hommage à la cinématographie est d’autant plus profond et admiratif quant aux réalisations qu’on peut attendre d’elle que nous avons davantage à flétrir les spectacles auxquels elle a servi jusqu’ici. Elle a ainsi subi le sort de toutes les découvertes de la science ; l’invention qui devait servir pour le bien des hommes a été employée contre eux.

Le cinématographe est devenu le cinéma dans son application spectaculeuse et, plus brièvement encore, le ciné dans l’appellation populaire. De ciné on a fait cinéaste pour désigner ceux qui font du cinéma, et tout un jargon a été composé par des spécialistes : studio, caméra, sunlight, soundman, etc…, sans lequel le snobisme ne pourrait parler décemment de cinéma, et cette formule idiote : cent pour cent ! Mais ce ne sont pas des scrupules de linguistique, pas plus que d’autres, qui peuvent arrêter les trafiquants du « cinéma du tiroir caisse » ; la seule chose qui importe est qu’ils gagnent de l’argent, beaucoup d’argent !

Le cinéma a à sa disposition tous les truquages imagés que la photographie rend possibles. C’est ce qui lui a permis, entre-autres, de produire le dessin animé d’une fantaisie aussi curieuse qu’illimitée, surtout lorsqu’il est bien accompagné de musique. Mais tous les truquages du cinéma sont loin d’être de cette qualité, et ils sont d’autant plus déplorables que, quittant le domaine de la fantaisie, ils envahissent celui du document, de la vérité scientifique qui devrait, semble-t-il, en être épargnée. Ils ont ainsi rendu suspecte une documentation que les précisions de l’enregistrement photographique devraient au contraire faire insoupçonnable. Le cinéma anecdotique et romanesque de reconstitution du passé produit les anachronismes les plus cocasses, lorsqu’on n’a pas eu le soin de vérifier exactement tous les détails. On voit ainsi, dans des films « antiques », des réverbères ou des plaques de compagnies d’assurances sur les murs d’un palais d’Agamemnon ou d’un temple de Diane, et des rails de tramways dans une rue de Carthage !… Des films de guerre, notamment de la guerre russo-japonaise, ont été tournés dans des conditions si primitives qu’on croirait voir la reproduction d’une pantomime militaire de cirque. On n’en finirait pas de relever les négligences et les inexactitudes grossières qui fourmillent dans les