Page:Feron - Le manchot de Frontenac, 1926.djvu/11

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— C’est ici, se dit Cassoulet avec un soupir.

Il pénétra doucement dans l’impasse.

— Pourvu que le suisse n’y soit pas ! murmura le jeune homme.

Il marcha avec précautions jusqu’à une bicoque qu’il devinait plutôt qu’il ne voyait. Mais dans le vacarme d’enfer qui rugissait de toutes parts sur la cité il était bien inutile de dissimuler le bruit des pas. Oui, mais Cassoulet, avec le trouble intérieur qui le tourmentait et captivait tout son esprit, n’entendait plus ce vacarme, il n’entendait rien du tout… rien que les battements de son cœur. Et dans le silence religieux où il semblait marcher, il avançait sans faire de bruit.

Il s’arrêta devant la bicoque qu’il crut reconnaître. Elle n’offrait sur sa façade que deux ouvertures : une petite fenêtre protégée par un solide volet et une porte faite de chêne et lamée de fer. Cassoulet ne s’étonna nullement ni du volet solide ni de la porte lamée de fer, car il savait que là, dans cet intérieur modeste, demeurait caché un trésor pour la préservation duquel il était bienséant de prendre les meilleures précautions.

Cassoulet sourit.

Il regarda d’abord le volet ; c’était la première ouverture qui se trouvait sur son passage. La porte était à deux pas plus loin. Ce volet était fait à deux panneaux qui, en se rejoignant, laissaient un mince interstice, si mince qu’en plein jour l’œil le plus exercé n’aurait pu pénétrer à l’intérieur du logis. Mais, la nuit venue, il n’était plus assez mince pour arrêter le rayon d’une lampe. Or, Cassoulet vit un rayon, si l’on peut appeler rayon une toute petite raie de lumière perpendiculaire, et si faible qu’elle n’arrivait pas à troubler de l’épaisseur d’une ligne la couche de ténèbres de l’impasse. Et sur le volet peinturé de rouge cette raie de lumière était comme une ligne d’or tirée de haut en bas par un très léger pinceau.

Cassoulet regarda cette ligne d’or. Puis il tressaillit et approcha un œil noir et pénétrant. Il vit un léger rideau de mousseline, et de l’autre côté de ce rideau se dessinait une silhouette si légère, si claire, si diaphane qu’il oscilla dans un vertige d’admiration et d’extase.

Ah ! quelle apparition de fée !

Cassoulet voyait une tête admirable, auréolée d’un nuage d’or tendre. Il ne la voyait que de profil, mais ce profil était merveilleux. Il distinguait fort bien un front, pur comme un marbre, doucement zébré vers les tempes de petites lignes d’azur qui faisaient très joli. Un nez droit, mince, justement proportionné, avec une narine assez écartée, mais pas trop, et qui semblait frémir. Il voyait encore une moitié de bouche… ah ! mais quelle bouche !… Était-ce une cerise ? À moins que ce ne fût une fleur de grenadier !… La joue était une rose toute fraîche et si doucement veloutée ! Le menton lui apparaissait comme un autre fruit auquel il aurait mordu à plus belles dents ! La nuque… ah !… Cassoulet chavira… Oui, la nuque était de l’ivoire, ou de l’albâtre, ou… il se le demandait. Mais n’importe ! sur cette nuque reposait un lingot d’or… une natte de cheveux blonds… Ah ! quels cheveux !… Et Cassoulet contemplait encore en frémissant une gorge… ah ! plus blanche que du lait… Il ferma les yeux, ébloui. Ah ! non, non, ce n’était pas possible que ce fût là une créature de la terre ! Cassoulet devait se trouver devant une reine du ciel ! Faust devant la vision de Marguerite dut penser la même chose.

Cassoulet rouvrit ses yeux. Il s’était imaginé que la vision disparaîtrait comme ces visions exquises de rêve. Il chancela : la vision demeurait ! Allons ! elle était réelle ! Tant mieux, il pourrait encore la contempler un peu, ce pauvre Cassoulet dont le cœur fondait comme un suif sur un feu ardent. Et il admira encore deux petites mains… des mains célestes… Non ! ces mains ne pouvaient pas être humaines… des mains aux doigts fuselés, et mains et doigts travaillaient paisiblement à un ouvrage de couture…

— Par l’épée de saint Louis ! murmura Cassoulet, quelles mains !

Il frissonna longuement.

— Et ces mains-là, ajouta-t-il, ne peuvent être que les mains de la divine Hermine… une main faite pour la main d’un prince !

Et sans savoir, Cassoulet essayait de tirer le volet pour mieux voir à l’intérieur, pour mieux contempler cette créature exquise. Mais le volet résista, retenu à l’intérieur par un solide crochet.

Le jeune homme appuya son oreille à l’interstice pour écouter. Dans le logis nul bruit qu’un doux fredonnement… une musique d’ange !

— Bon ! fit Cassoulet avec satisfaction, le